20/09/2018

« L’esprit de notre temps »

Il y a des Gazaouis qui lisent + 972 Magazine ! Le refus du service militaire de Hilel Garmi (voir mon blog du 11 septembre) a suscité une réponse du pacifiste de Gaza Ahmed Abou Artema sur le même site. Cette réponse, rédigée en arabe, a été traduite en hébreu et publiée dans Local Call. Elle a paru ensuite en anglais dans + 972, et c’est ce texte dont je vous livre ici la traduction. Que c’est beau, cette danse des langues et surtout ces affirmations de valeurs et d’espoirs réciproques !

Ahmed Abou Artema, Hillel Garmi, Grande Marche de Retour, Gaza, désobéissance civile, objecteur de conscience, espoir, moralité, murs, droits humains, bande de Gaza, violence, sécurité, stabilité, Palestiniens, Israéliens,

Ahmed Abou Artema et Hilel Garmi : les précurseurs d’un changement de paradigme (photo Local Call)


« Ahmed Abou Artema, l'un des organisateurs de la Grande Marche du Retour à Gaza, répond à l’objecteur de conscience Hillel Garmi, qui a déclaré que les actes de désobéissance prônés par Artema étaient pour quelque chose dans sa décision de refuser le service militaire.

 Combattons ensemble pour les droits humains, pour un pays qui est démocratique pour tous ses citoyens !

par Ahmed Abou Artema, + 972 Magazine, 19 septembre 2018

Merci, Hillel. Vous nous avez donné de l’espoir.

La moralité d’une position ne se mesure pas en fonction de son succès auprès de l’opinion publique mais par son avantage unique. À travers l’histoire, ceux qui n’ont pas compromis leur moralité ont été ceux qui ont eu le plus d’influence et ont inspiré d’autres, même s’ils étaient seuls face aux perspectives du courant dominant. Lorsqu’une personne décide de prendre une position morale, elle réalise sa vocation en tant qu’être humain. Elle se réconcilie ainsi avec la raison pour laquelle nous sommes nés dans cet univers, même si cela doit être au prix de son confort personnel.

Ahmed Abou Artema, Hillel Garmi, Grande Marche de Retour, Gaza, désobéissance civile, objecteur de conscience, espoir, moralité, murs, droits humains, bande de Gaza, violence, sécurité, stabilité, Palestiniens, Israéliens,

Des manifestants pendant la Grande Marche du Retour le long de la frontière avec Israël, 8 juin 2018 (Activestills.org)

Cher Hillel, j’ai lu ta lettre et j’ai écouté ton enregistrement sur YouTube. Tu as allumé une étincelle d’espoir dans mon cœur, un espoir qu’il y a une base sur laquelle créer une réalité plus juste et plus humaine entre le fleuve du Jourdain et la mer Méditerranée. Cette réalité ne vient pas sa légitimité du nombre de personnes qui y croient en ce moment, mais de la possibilité de le faire, étant plus proche des valeurs de justice et d’égalité, basée sur le respect des êtres humains, et non sur leur exclusion.

Ahmed Abou Artema, Hillel Garmi, Grande Marche de Retour, Gaza, désobéissance civile, objecteur de conscience, espoir, moralité, murs, droits humains, bande de Gaza, violence, sécurité, stabilité, Palestiniens, Israéliens,

Des Palestiniens appellent à une fin du blocus dans le port de Gaza, 11 août 2018 (Mahmoud Khatib / APA images)

Ta décision est une contribution à la fin de cette période noire infligée aux Palestiniens. En même temps, elle atténue les peurs des jeunes générations des Israéliens, nés dans une situation compliquée et dans une région géographique tumultueuse, privée de sécurité et de paix.

Les Palestiniens n’ont aucune envie de pousser les Israéliens vers la mer. Les Israéliens ne peuvent pas ignorer que plus de 10 millions de Palestiniens rêvent toujours du jour où ils pourront vivre libres et retourner chez eux d’où on les a chassés par la force en 1948. Face à nous, deux solutions, aucune troisième : soit nous nous mettons d’accord sur un compromis basé sur une existence partagée selon les droits humains et le principe d’égalité, soit nous continuons dans cet état d’instabilité qui perdure depuis plus de 70 ans.

Ahmed Abou Artema, Hillel Garmi, Grande Marche de Retour, Gaza, désobéissance civile, objecteur de conscience, espoir, moralité, murs, droits humains, bande de Gaza, violence, sécurité, stabilité, Palestiniens, Israéliens,

Des enfants palestiniens jouent dans une voiture qui, selon des témoins, a été endommagée pendant l’offensive israélienne de 7 semaines à Khuza’a, à l’est de Khan Younis, au sud de la bande de Gaza, le 19 octobre 2014 (Abed Rahim Khatib/Flash90)

Cher Hillel, j’ai grandi dans la bande de Gaza, où mon grand-père a trouvé abri après qu’il fut déplacé contre son gré de sa ville natale, Ramleh. Je suis jaloux de la facilité avec laquelle tu peux aller voir Ramleh tandis que moi, je n’ai pas pu traverser le passage de Beit Hanoun même une fois dans ma vie. Depuis mon jeune âge, j’ai vu des soldats israéliens tirant des balles réelles sur mes voisins et des gens de ma parenté, les arrêtant, démolissant leurs maisons et imposant des couvre-feu qui nous enfermaient de longues journées dans nos maisons à nous, parfois pour des périodes de deux mois.

Lorsque j'ai grandi, la violence s’est intensifiée : ce n’était plus des bulldozers qui rasaient les maisons, mais les bombes des F-16 qui les détruisaient. Le nombre de morts a passé de centaines à des milliers et des tanks ont pris la place des jeeps militaires. En 2005 [après l’évacuation des colons et le retrait des troupes israéliennes de Gaza], l’armée israélienne s’est redéployée autour de la bande de Gaza. Le blocus s'est intensifié et tous les passages ont été fermés, empêchant les Palestiniens de se déplacer librement par terre, par mer et par air. Dans les années qui ont suivi, Israël a attaqué Gaza à trois reprises. Plus de 3'500 Gazaouis sont morts dans ces attaques.

Ahmed Abou Artema, Hillel Garmi, Grande Marche de Retour, Gaza, désobéissance civile, objecteur de conscience, espoir, moralité, murs, droits humains, bande de Gaza, violence, sécurité, stabilité, Palestiniens, Israéliens,

Des jeunes manifestent à la frontière entre Khan Younis et Israël, 23 novembre 2012 (Photo : AFP, Saïd Khatib)

Mon cher Hiller, à l’école j’ai appris la loi de Newton, qui dit que chaque action a comme conséquence une réaction égale de la même intensité. Depuis 70 ans, le peuple palestinien a subi des déplacements forcés, l’occupation, des colonies, des tueries, des détentions et le blocus. Étant donné tout cela, est-ce possible que le gouvernement israélien s’attende à ce qu’il y ait encore la sécurité et la stabilité ? Certes, les Palestiniens sont plus faibles militairement et économiquement, mais les garder dans cet état – un état contraire à la justice et aux droits humains – et miser sur l'absence d’espoir, renforcera l’instabilité. Cette instabilité privera Israël de l'existence d'un Etat normal, dédiant ses ressources à des découvertes scientifiques et à la prospérité économique.

Cher Hillel, nous vivons maintenant en 2018 : la persécution raciale, l’occupation et l’humiliation d’une nation par une autre dépassent la conscience humaine. Le monde aujourd’hui a la possibilité d'être plus ouvert, il fonctionne en réseaux culturels et économiques. Les murs qui divisent les peuples et les cultures sont en train de s'écrouler. L’existence d’un pays qui érige des murs en ciment pour emprisonner différents groupes ethniques est un spectacle troublant qui se heurte à l’esprit de notre temps.

Ahmed Abou Artema, Hillel Garmi, Grande Marche de Retour, Gaza, désobéissance civile, objecteur de conscience, espoir, moralité, murs, droits humains, bande de Gaza, violence, sécurité, stabilité, Palestiniens, Israéliens,

Le mur vu depuis Bethléem (Gary Fields, uesd.edu)

Je crois que nous nous approchons d’une solution possible. Il faudrait juste du courage pour prendre l’initiative et établir une nouvelle perspective, vu que les solutions traditionnelles n’ont pas pu arriver à un accord équitable. Joignons nos forces pour les droits humains, pour un pays démocratique pour tous css citoyens. Que les Israéliens et les Palestiniens vivent ensemble comme citoyens égaux, sans discrimination ni ségrégation.

Je sais qu’il y a beaucoup d’obstacles à cette solution. Mais il incombe à tous ceux qui sont libres de la réaliser et de combattre pour qu’elle voie le jour. Elle est l’alternative la plus juste et la plus humaine et mérite que nous y consacrions nos vies limitées afin de faire venir le jour où elle existera. Elle est aussi l’alternative la plus raisonnable, car elle insiste pour que Palestiniens et Israéliens acceptent mutuellement leur existence. Comme le Coran me l’a appris : ce qui est bon pour tous les peuples perdure sur la terre ; le reste disparaîtra comme l’écume.

Ahmed Abou Artema est journaliste palestinien et activiste de la paix. Il est l'un des organisateurs de la Grande Marche de Retour à Gaza. »

 

Les commentaires sont fermés.