20/10/2018

Apprivoiser le passé, imaginer un avenir, grâce à la natation

Imaginer un avenir possible est un défi considérable pour les jeunes de Gaza. Un rapport de Save the Children en juin de cette année souligne le fait que la jeune génération a vécu trois assauts israéliens – en 2008-09, 2012 et 2014. Des 150 enfants examinés pour le rapport, 95% manifestaient au moins un de quatre symptômes de détresse mentale, tous enracinées dans une grande anxiété : l’hyperactivité, l’agressivité, la dépression et l’envie d’être seul. La Grande Marche du Retour est devenue une occasion pour certains enfants de se défouler, malgré le danger (Selon le Centre palestinien pour les droits humains, 49 enfants ont été blessés par l’armée israélienne hier 19 octobre, 30e jour de la Marche).

Dans ce contexte, on rencontre des adultes qui comprennent l’importance d’aider les enfants à se développer en se projetant dans l’avenir. Un article en anglais de l’Electronic Intifada décrit le travail d’un coach de natation à Gaza. En voici la traduction en français. 

 

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Fatima Abou Shidiq, 13 ans, cultive l’espoir de représenter la Palestine aux Jeux Olympiques de l’année 2020 (photo Mohammed Hajjar)


« Nager contre une marée de trauma

Par Fidaa Shurrab, The Electronic Intifada, 18 octobre 2018

Nager est une thérapie pour Fatima Abou Shidiq. En été 2014, son père fut tué dans les bombardements de la bande de Gaza lorsqu’un missile a frappé le quartier de sa famille dans la ville de Beit Lahia. Son oncle a perdu une jambe dans la même attaque.

Comme cela aurait été le cas pour n’importe quel enfant, Fatima a passé par un processus traumatique en s’habituant à une vie sans l’un de ses parents. Le sport l’a aidé à sublimer une partie de sa douleur. « Je me sens heureuse lorsque je nage, » dit-elle. « La natation m’a rendue plus forte. Elle a réduit toute ma peur de la guerre et de la manière dont j’ai perdu mon papa. J’aimerais juste qu’il soit là pour me voir en train de réussir dans mon sport préféré. »

Âgée de 13 ans, Fatima espère représenter la Palestine aux Jeux Olympiques de 2020. Sharaf Tantish, un coach de natation de Beit Lahia, essaye d’aider Fatima à réaliser cette ambition. Elle est douée – cela ne fait aucun doute. Elle a déjà gagné plusieurs compétitions au niveau local. L’obstacle majeur auquel elle doit faire face si elle veut être présente à Tokyo en 2020 est politique. « Nous avons besoin de frontières ouvertes – sans des limitations sur la possibilité de voyager, » dit Tantish.

Portail imprévisible

Pour la plupart des Gazaouis, le seul point de sortie vers le monde extérieur est par Rafah, à la frontière avec l’Egypte. Un rapport récent du Bureau des Nations Unies pour la Coordination des affaires humanitaires décrit Rafah comme « un portail imprévisible ».  

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Le passage de Rafah s’est ouvert exceptionnellement le 19 février 2018 pendant un jour. Garçon attendant l’arrivée des parents depuis l’Egypte (Ashraf Amra / APA images)

Bien que le passage ait été ouvert ces derniers mois, il est resté fermé de façon continue – à l’exception de quelques jours par an – entre septembre 2014 et mai 2018. Il est impossible de savoir si des athlètes pourront recevoir l’autorisation d’aller aux Jeux Olympiques en 2020 en sortant par Rafah.

Une autre jeune nageuse, Ruqaya al-Baba, a souffert des pertes très douloureuses.  Sa mère et son frère ont été tués dans une frappe de l’opération militaire Plomb Durci, en 2008-08. Sa mère faisait du pain au moment où le missile a frappé leur maison. « Pour moi, c’était comme si le monde entier tombait en miettes. » dit Ruqaya, qui a maintenant 12 ans.

Pour Ruqaya, maîtriser la natation est un moyen d’honorer le souvenir de sa mère. « Ma mère, » dit-elle, « m’encourageait à faire mon mieux. Mon rêve est de réaliser son vœu et de devenir une femme accomplie. » Ruqaya est l’une des participants à un programme de natation géré par le club des jeunes de Beit Lahia. 

Défi

Le programme de natation a commencé en 2015. Les 30 garçons et les 20 filles qui y participent ont tous perdu des membres de leurs familles dans des attaques israéliennes contre la bande de Gaza.

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Ruqaya dans la piscine de Beit Lahia (Mohammed Hajjar)

Le coach Sharaf Tantish explique qu’ils ont pu poursuivre leurs activités, malgré « des ressources limitées », grâce au soutien d’œuvres caritatives. Louer la piscine pendant une heure coûte environ 20$. Un maillot de bain pour chaque fille coûte entre 15$ et 30$ et une paire de lunettes protectrices peut coûter jusqu’à 50$. De telles lunettes sont difficiles à trouver dans les magasins ou les marchés à Gaza. Le club a pu en obtenir 7 paires, un don en provenance de l’étranger, mais ce nombre n’est pas suffisant pour tous les participants.

Muhammad Tantish, 13 ans, a rejoint le programme de Beit Lahia l’année passée. En août, il a gagné une compétition de 2 kilomètres. En espérant que le passage de Rafah reste ouvert, il ira en Egypte dans quelques mois pour s’entraîner avec d’autres jeunes dans un camp de natation.

Avant de commencer à nager, Muhammed - un cousin du coach Tantish – était ceinture brune de karate. Maintenant , il préfère les sports d’eaux aux sports martiaux. Le nageur américain Michael Phelps est son idole.

Les jeunes du club de Beit Lahia ne pensent pas uniquement à se développer en tant que nageurs. Fatima Abou Shifiq aspire à devenir avocate, avec une spécialisation en droits humains. Muhammed veut étudier la médecine après ses études au lycée. « Je suis fier de la manière dont nous arrivons à défier les circonstances difficiles que nous avons ici à Gaza, » dit-il. « Nous n’avons pas de clubs bien équipés et pourtant nous excellons dans passablement de sports. Mon rêve est d’aller au-delà de nos frontières et de représenter la Palestine dans de compétitions internationales.

Fidaa Shurrab est écrivain et traductrice basée dans la bande de Gaza. »

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