La chaise vide

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Le changement bouscule partout le monde actuel. Une fondation basée en Allemagne, avec des membres dans 110 pays, travaille discrètement pour que les changements soient positifs. Netta Ahituv, journaliste israélienne, active dans la Fondation BMW Responsible Leaders Network (Réseau de leaders responsables), agit pour réveiller ses compatriotes aux réalités qu’ils ignorent souvent. Basée à Tel Aviv, elle encourage une dynamique de changement constructive et durable dans son travail à la radio et la télévision israéliennes. Elle vient de publier dans le journal Haaretz un article qui plaide pour un changement vital dans la gestion de la frontière entre son pays et la bande de Gaza. En voici la traduction.

« La chaise vide d’une femme de Gaza censée être assise à mes côtés

par Netta Ahituv, Haaretz, 29 octobre 2019

Je me déplace vers les quatre sièges placés sur l’estrade. On va parler de « La dissolution des frontières : de la communication avec l’Autre. » L’évènement a lieu dans un pays européen sous les auspices du Responsible Leaders Network. Une des co-organisatrices est assise à côté du modérateur. Elle n’était pas censée être là, ce sont les circonstances qui l’ont voulu ainsi. Une chaise se trouve entre elle et moi – vide. L’absence de la femme attendue à cette place se fait vivement sentir dans tout le grand amphithéâtre. Le silence se fait : tout le monde attend d’apprendre la raison de cette absence.

Le modérateur explique que cette chaise à côté de moi est vide parce que les autorités israéliennes (il s’agit ici du COGAT – le Coordinateur des activités du gouvernement dans les territoires) ne l’ont pas autorisée à quitter la bande de Gaza. Même si elle n’a pas pu participer au colloque, les responsables ont tenu à ce que sa voix soit entendue, alors l’un d’entre eux propose de lire un message qu’elle a fait parvenir par avance.

Peu de personnes sont au courant du processus épuisant par lequel doivent passer les résidents de Gaza pour quitter leur ghetto. Une possibilité est de passer en Egypte par le passage de Rafah, ce qui nécessite un permis délivré par les autorités égyptiennes. Il faut attendre quatre mois après avoir soumis une demande pour ce permis et il y a peu de chances de l’obtenir : le passage est petit et incapable de traiter beaucoup de personnes en même temps.

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L’attente au passage de Rafah (Mohammed Zaanoun)

La deuxième possibilité est d’obtenir un permis des autorités israéliennes pour se rendre directement en Jordanie, puis de procéder vers la destination finale. On ne s’arrête pas sur territoire israélien – une navette sécurisée transporte les gens en quelques heures du passage d’Erez, à la frontière avec Gaza, au passage du pont Allenby à la frontière avec la Jordanie. Les passagers sont préalablement soumis à un contrôle du service de sécurité Shin Bet et à un autre, par les ordinateurs du COGAT. Si l’on constate qu’ils ne sont pas des personnes à risque et n’ont aucune parenté parmi des autorités du Hamas, et si les motifs invoqués pour leur voyage sont acceptables selon les critères du COGAT (traitement médical, colloque professionnel, voyage pour études ou développement personnel), il est possible qu’on leur octroie un permis.

Toutefois, même munis d’un permis, ils doivent encore espérer que rien d’inattendu ne survienne pour provoquer une fermeture soudaine du passage d’Erez. Puis, ils doivent espérer que le colloque/la séance/l’évènement familial n’ait pas lieu pendant une fête juive, puisque le passage reste fermé à ces dates-là. Finalement, on ne peut qu’espérer que la navette fonctionne dans la direction où ils veulent aller. Par exemple, mercredi passé, à la fin des fêtes de Souccot, la navette n’était disponible qu’entre la Jordanie et la bande de Gaza, mais pas dans l’autre sens. Ainsi, une personne qui voulait quitter Gaza, par exemple, pour prendre un vol vers l’Europe afin de participer à une conférence internationale qui avait lieu le jour même sur la dissolution des frontières, était obligée d’attendre jusqu’au jeudi, le deuxième et dernier jour du colloque.

La femme qui aurait dû être à mes côtés avait fait tout ce qu’il fallait pour remplir les critères du COGAT, mais les autorités israéliennes avaient décidé que notre colloque ne rentrait pas dans leurs critères (manifestement faux), ce qui expliquait la chaise vide. C’est une femme européenne qui a lu son message.

Lors de sa lecture, pas un œil n’est demeuré sec dans l’assistance : « Je suis profondément touchée chaque fois que je rencontre des signes d’humanité venus de l’autre côté, celui qui règne sur nous, et surtout chaque fois que je découvre que, malgré la situation dans laquelle je me trouve, tout naturellement fâchée et frustrée, il me reste à moi aussi, un peu d’humanité à l’intérieur de moi. »

Est-ce l’intention de l’Etat d’Israël de communiquer au monde une image telle que celle-ci ? Que l’humanité d‘une femme de Gaza sans pouvoir surpasse celle des autorités redoutables qui gouvernent sa vie ? »

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