« Personne ne bouge » (18/05/2021)

 

Ce blog a été conçu pour accompagner l’exposition « Gaza à la croisée des civilisations » qui a eu lieu au Musée d’art et d’histoire de la ville de Genève du 15 mai au 31 août 2007. Depuis 2007, il informe sur les aspects de la vie dans la bande de Gaza aujourd’hui, avec quelques rappels de son passé riche de plusieurs civilisations. À l’heure actuelle, un psychiatre gazaoui résume la situation, impensable à imaginer il y a 14 ans, que les gens de Gaza sont en train de vivre. Pour rappel, la bande de Gaza, dont la surface est presque celle du canton de Genève, a une population de plus de deux millions d’habitants. L’article du Dr Yasser Abou Jamei est apparu sur Facebook et Twitter le 14 mai. Il figure également en anglais sur le site de Mondoweiss. En voici la traduction.

 

 

« Il faut que cela cesse

 

par Yasser Abou Jamai, Mondoweiss, 14 mai 2021

father and son.jpeg

Muhammad al-Hadidi et son fils Omar, qui a survécu à une frappe dans la nuit du 14 mai sur la maison familiale dont plusieurs membres de leur famille élargie ont été tués. (Atia Darwish / APA images)

 

J’écris cette lettre en regardant mon fils de 6 ans, terrifié - il n’arrête pas de plaquer ses mains sur ses oreilles pour tenter de bloquer le fracas du bombardement israélien ; je regarde aussi mes deux filles de 13 et 10 ans, et ma femme. Leurs visages reflètent l’anxiété de ne pas savoir où, maintenant, trouver un endroit sûr. Mes deux fils aînés, 16 et 15 ans, restent assis, sonnés et silencieux. Je sais qu’ils sont en train de revivre leurs souvenirs des trois offensives précédentes contre la bande de Gaza et la perte de certains membres de la famille à ces occasions. Ce sont des sentiments partagés en ce moment par chaque famille dans la bande de Gaza.

 

Nous, les Palestiniens, avons vécu des décennies d’humiliation, d’injustices et de mauvais traitements. En 1948, nous avons été expulsées de notre terre ; plus de 600 villages ont été complètement détruits, des centaines de milliers d’entre nous ont été tués ou déracinés. Près de huit cent mille de personnes ont fini comme réfugiés disséminés dans le monde entier.

 

Cela s’est passé sous les yeux de la Communauté internationale, qui nous avait promis un Etat souverain sur un cinquième du territoire original de notre patrie. Cette décision a finalement été acceptée dans les années 1990 par les Palestiniens qui croyaient à une solution à deux Etats.

 

Vingt-six ans plus tard, regardons les conditions de l’Etat de Palestine promis. Nous voyons une Cisjordanie divisée et occupée par des centaines de milliers de colons. Ils vivent dans des implantations construites sur les restes des maisons palestiniennes et ils font de la vie du peuple palestinien un enfer vivant.

 

Nous voyons la bande de Gaza sous blocus depuis plus de 14 ans, où nous sommes privés des conditions de vie les plus élémentaires. De surcroît, la petite enclave a subi trois offensives majeures qui ont tué, détruit et traumatisé des milliers de personnes.

 

Nous voyons aussi Jérusalem-Est, avec ses lieux saints sacrés pour les musulmans et les chrétiens, continuellement menacée par des colons qui, de plus en plus, s’approprient des maisons palestiniennes et des quartiers palestiniens.

 

Il y a une semaine, des colons israéliens ont commencé à s’attaquer au quartier de Cheikh Jarrah en essayant de s’emparer de davantage de maisons appartenant à des familles palestiniennes. Tout le monde en a été témoin. Personne n’a bougé.

 

Un des soirs les plus sacrés du mois de Ramadan, Israël a décidé d’expulser des dizaines de milliers de croyants venus simplement pour prier à la mosquée Al-Aqsa. La plupart de ces croyants étaient des Palestiniens établis en Israël depuis 1948. Tout le monde a vu comment les  militaires israéliens ont usé brutalement de la force. Personne n’a bougé.

 

Les scènes violentes qui se sont déroulées à Cheikh Jarrah et dans l’enceinte d’Al-Aqsa ont allumé un feu dans les cœurs palestiniens, non seulement dans la Palestine historique mais aussi partout dans le monde.

 

Pendant que nous manifestions à Akka, Jaffa, Nazareth, et en Cisjordanie, des roquettes ont été tirées depuis Gaza pour demander que cessent les atrocités à Jérusalem.

 

L’armée israélienne a réagi en attaquant Gaza avec encore plus de violence que pendant les jours terribles des offensives passées. Cette fois-ci, il y a eu plus de 100 morts, y compris au moins 28 enfants. Des bombes sont tombées sur des tours d’habitations, des appartements, des bâtiments du gouvernement et de la police et même sur des quartiers entiers. Tout le monde le voit. Personne ne bouge.

boy 12 may 2021.jpeg

 

Un garçon dans un quartier de la ville de Gaza après une frappe israélienne, 12 mai 2021 (Mohammed Zaanoun)

 

Combien de temps encore le monde va-t-il continuer à rester les bras croisés pendant que nous, ici à Gaza, souffrons de pareille manière ? Le peuple de Gaza a besoin de davantage que de déclarations et de résolutions alors même qu’Israël reçoit des armes qui nous tuent et nous terrorisent.

 

Moi, je suis tout d’abord un père et ensuite un psychiatre. Mon rêve pour mes enfants est qu’ils puissent grandir et apprendre en se sentant en sécurité. Ce même rêve est celui de tous les patients que je reçois. J’en aurai encore plus aujourd’hui et demain. Mon travail est d’offrir de l’espoir. Je leur dirai ce que je dis à mes enfants et à ma femme : « Le seul fait que cette injustice que subissent les Palestiniens dure depuis sept décennies, n’en fait pas quelque chose de normal. Le monde est plein de personnes qui n’acceptent pas que cela soit normal. Les choses vont changer. »

 

Une action politique concrète est indispensable MAINTENANT pour mettre une fin non seulement aux frappes mortelles des bombardements, mais aussi à cette occupation illégale et au siège israélien de Gaza, immédiatement.

 

Nos conditions de vie actuelle, en état de siège, sont une insulte à la dignité humaine. Je dis à mes enfants et à mes patients : « Nous, les Palestiniens, nous avons le droit de vivre comme n’importe quel autre peuple au monde : le droit de vivre en paix, dans la dignité et de jouir de nos droits. Ça viendra. »

 

La Communauté internationale DOIT MAINTENANT remplir sa promesse d’un Etat palestinien souverain. Le respect du droit international exige que tout pays civilisé ait l’obligation de reconnaître l’Etat de Palestine maintenant.

 

Après plus de sept décennies d’occupation et de misère, nous restons résilients et n’y renoncerons jamais. Mais il n’existe pas de père capable de supporter de voir ses enfants vivre dans ces conditions. »

 

08:52 | Tags : gaza, offensives, 1948, réfugiés, communauté internationale, cisjordanie, blocus, jérusalem-est, colons israéliens, cheikh jarrah, mosquée al-aqsa, roquettes, armée israélienne, bombes, père, sécurité, espoir, enfants, occupation, siège, droit international | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |