« Tout cela n’a pas de sens » (20/05/2021)

 

Le témoignage du médecin responsable pour un petit hôpital à Beit Hanoun nous plonge dans la réalité des soignants médicaux à Gaza en ce moment. L’article a paru en hébreu sur le site We Beyond the Fence et ensuite sur Local Call. En voici la traduction de l’article en anglais sur + 972 mag.

 

 

« Médecin à Gaza, je vis les jours les plus difficiles de ma vie en tant que médecin

par Jamil Suleiman, 18 mai 2021

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L’hôpital surchargé du Dr Suleiman, 11 mai (Mohammed Zaanoun)

 

Des dizaines de morts ou blessés arrivent à mon hôpital. Nous voyons des familles entières rayées de la surface de la terre. Depuis 14 ans, je suis responsable d’un hôpital à Beit Hanoun, au nord de la bande de Gaza. Le premier jour de cette dernière offensive était le jour le plus dur de toute ma vie professionnelle. Il s’agit des premiers bombardements de Gaza par l’armée israélienne, il y a une semaine, peu après 19 h. Les premiers morts.

 

Une ambulance est arrivée avec deux enfants à bord, un de 3 ans, l’autre de 7 ans, deux frères. En voyant leurs corps écrasés et brûlés, je savais immédiatement qu’ils étaient morts. Il y avait aussi le père, gravement blessé mais encore conscient. Tout remué, il m’a demandé : « Et eux, mes enfants ? » Puis, encore une ambulance est arrivée avec une petite fille de 10 ans. Elle aussi est morte. C’’était la sœur aînée des deux frères. Ils étaient tous de la famille al-Masri.

 

Davantage de membres de cette famille élargie sont arrivés. Trois frères étaient mortellement blessés : je les ai placés en soins intensifs. La mère était dans la salle d’attente avec quelques-unes de ses filles, toutes sain et sauf. Puis, encore une ambulance est arrivée avec leur cousin, dont le mariage était planifié pour le deuxième jour de l’Eid. On avait déjà acheté son costume et loué une grande salle. Il était jeune. Sa fiancée est arrivée à l’hôpital juste à temps pour le voir mourir.

 

La mère a enterré ses enfants une petite heure après leur arrivée à l’hôpital. Pendant que nous enlevions leurs corps, de plus en plus de blessés continuaient d’arriver. Les gens hurlaient. L’ambiance était surréaliste, comme si c’était la fin des jours. Quand on vit une chose pareille, le cœur flanche – c’est renversant.

 

Nous sommes trois ou quatre médecins de service à la fois. Les conditions à Gaza n’ont pas de logique. Je dis toujours que même si les meilleurs médecins du monde venaient travailler ici, ils ne supporteraient pas. Seulement des médecins d’ici apprennent à se débrouiller dans des conditions pareilles. Mon hôpital n’a pas la capacité physique de faire face aux attaques. Notre système de santé s’est effondré à cause du siège qui nous a coupé du reste du pays. Un petit hôpital comme le mien – où arrivent neuf morts et soixante blessés – ne dispose pas de l’équipement médical ni des médicaments nécessaires pour les prendre en charge comme il faut. Nous devons continuellement improviser, et juste quand la pression est à son point culminant, on entend une autre explosion, un autre obus. Et voilà encore un mort et dix blessés. Tout cela n’a pas de sens.

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Tous ces enfants de la famille Abou Hatab ont trouvé la mort dans une frappe sur leur maison dans le camp de réfugiés al Shati aux heures du petit matin le 15 mai, au total, 2 femmes et 8 enfants ont été tués. Il n’y a eu aucun avertissement.

 

Ça n’en finit pas. Il y a des dizaines d’enfants de de femmes blessés. Pendant cette offensive, beaucoup de victimes civiles – non pas de la résistance armée ni des combattants – sont venus à notre hôpital. Nous avons vu des familles entières décimées, tout comme la famille Masri. J’ignore le but visé par l’armée israélienne mais ici, dans cet hôpital, je vois les résultats : des civils meurent à l’intérieur de leurs maisons.

 

Même en ce moment pendant que j’écris, j’entends les bombes qui tombent. À n’importe lequel moment, des dizaines de blessés peuvent arriver à l’hôpital. Ma voix est rauque de fatigue et d’avoir organisé la prise en charge des blessées. Je jeûnais puisque c’était le mois du Ramadan. Une fois au début des offensives, j’ai regardé ma montre et j’ai vu que le jeûne était terminé depuis une heure et que je pouvais finalement boire de l’eau. Depuis une heure, je courais partout, si occupé que je n’avais même pas réalisé que c’était la fin du le jeûne !

 

Je dors uniquement entre deux bombardements, parfois seulement pendant une demi-heure. Hier, j’ai travaillé toute la journée, puis toute la nuit jusqu’au matin. À l’aube, j’ai récité la prière à l’hôpital et à 5h30, je suis rentré chez moi. Deux heures plus tard, j’ai été de retour à l‘hôpital.

 

En ce moment, je suis à la maison avec mes enfants. Nous avons une heure ensemble avant que je dois changer mes habilles, prendre une douche et retourner à l’hôpital. Je vis avec beaucoup de stress et cette situation a des répercussions sur ma famille et mes enfants : je passe très peu de temps avec eux. Mais, Dieu soit remercié, quand une personne a fini son travail, il a le sentiment d’avoir accompli quelque chose de grand. Cela me suffit.

 

Le message principal que je voudrais communiquer ici, c’est qu’il faut arrêter les bombardements et le mal fait aux civils. En même temps, il faut exercer une pression sur le gouvernement israélien pour mettre fin au siège sur Gaza, une des causes principales de ce qui se passe ici. Le passage d’Erez est fermé. Le passage avec l’Egypte est fermé. C’est une prison ici dans tous les sens du terme. Plus de deux millions de personnes vivent ici sur une île isolée. Nous ne pouvons pas sortir pour travailler à l’extérieur. Nous n’avons ni port ni aéroport ; ça va de soi que tout va exploser. Nous sommes des êtres humains, nous méritons de pouvoir vivre.

Cet article a paru d’abord sur « We Beyond the Fence, » un site internet de media indépendant qui couvre la bande de Gaza. Il a paru également sur Local Call. On peut le lire ici.

Jamil Soleiman est responsable d’un hôpital dans la ville de Beit Hanoun au nord de la bande de Gaza. »

 

 

15:36 | Tags : médecin, gaza, hôpital, hébreu, nglais, morts, blessés, familles, bombardements, armée israélienne, système de santé, siège, équipement médical, médicaments, enfants, femmes, civils, maisons | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | | |