L’amour des livres (02/06/2021)

 

Nos librairies sont des précieux lieux de renouvellement, rencontres, amusement, apprentissage et échange. C’est d’autant le cas pour les librairies de la bande de Gaza, dont les résidents sont largement isolés du monde depuis maintenant une quinzaine d’années. Selon Martin Schmale directeur de l’UNRWA dans la bande de Gaza, l’armée israélienne a fait preuve de « précision » dans ses frappes les 11 jours du mois de mai. Cette précision a annihilé des librairies qui avaient la même importance pour les lecteurs de Gaza que Stauffacher ou Payot en Suisse. Pour les gens cultivés ou de simples rats de bibliothèque, la perte est incommensurable. Un article sur l’Electronic Intifada raconte en anglais cette tragédie culturelle En voici la traduction en français par mes soins.

 

 

« Pourquoi Israël a-t-il bombardé des librairies ?

 

par Ruwaida Amer, The Electronic Intifada, 2 juin 2021

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Samir Mansour avait amassé une collection de 100'000 livres (Abdel Kareem Hana)

 

Samir Mansour a passé plus de 20 ans à créer un havre pour des lecteurs dans la ville de Gaza. On pouvait trouver environ 100’000 livres dans sa librairie. Située près de trois universités, la librairie était une ressource virale pour un grand nombre d’étudiants. Ce havre a été détruit rapidement et brutalement pendant la dernière attaque israélienne sur Gaza.

 

Aujourd’hui, un message dans un esprit de défi a été placé à l’extérieur des restes de l’immeuble Kuhail, où se trouvait la libraire Mansour et les éditions du même nom. On peut y lire que les livres sont une source de connaissance et aident les gens à développer un sens de qui ils sont. Des bombes ou des avions de guerre ne peuvent pas effacer les idées contenues dans des livres. Ces idées ont une vie à elles.

 

« Cette librairie est toute ma vie, » dit Mansour. « J’étais choqué quand l’occupation israélienne a décidé de bombarder l’immeuble. C’était comme si j’étais moi-même détruit. » Il rajoute : « La librairie était au service de tous. C’était une libraire indépendante, sans aucun lien avec la politique. Je n’aurais jamais imaginé qu’elle serait bombardée. Ceci veut dire qu’Israël a envie de détruire notre identité et notre culture ici à Gaza. »

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Samir Mansour devant sa librairie (Abdel Kareem Hana)

 

« Belle et utile »

 

Miriam Riyad, étudiante d’histoire à l’Université d’Al Aqsa dans la ville de Gaza, décrit la librairie comme un « compagnon constant ». « Il n’y a aucun étudiant de notre université qui n’a pas utilisé cette librairie, » dit-elle. « C’était belle et utile. J’en garde tellement de souvenirs. » Khalid Omar, étudiant de génie civile à l’Université Al-Azhar, s’est plongé dans la littérature grâce à la librairie. « J’empruntais un roman ou un recueil de poésie, » dit-il. « Je buvais dans ces livres. Quand j’ai vu des milliers de livres détruits, par terre, j’avais l’impression que mon cœur à moi a été détruit. Israël ne respecte pas les livres et la culture. C’est pour cela qu’elle a bombardé une librairie. »

 

Les éditions Mansour publiaient des livres des auteurs de Gaza. L’entreprise travaillait avec plus de 150 auteurs et publiait des traductions de la littérature européenne. Un de ses bestsellers était une édition des Misérables de Victor Hugo en arabe. C’était aussi la seule maison d’édition du Coran à Gaza. Mansour a estimé ses pertes en livres et équipement à 7000'000 $ au moins.

 

Une autre librairie – celle de Shaban Esleem – a également été détruite pendant l’offensive du mois passé.

 

Dégoût

 

Les arts et la culture palestiniens ont souffert par le passé des attaques israéliennes. En 2008, l’armée a bombardé le Said al-Mishal Cultural Center. Cet immeuble de cinq étages contenait le théâtre principal de Gaza, ainsi que des lieux pour des cours de dance, des lectures de poésie et des expositions.

 

Le mois passé, Israël a aussi bombardé le Ghazi al Shawa building, où se trouvaient les bureaux d’Open Screenplay, une firme canadienne qui développait de la technologie pour aider des écrivains cinéastes débutants. Aucun employé d’Open Screenplay n’a été blessé, mais quatre autres personnes ont été tuées lors du bombardement. Le studio d’enregistrement Mashareq a également été attaqué. C’était là où Mohammed Assaf – connu pour avoir été le lauréat du concours Arab Idol – a fait ses premiers enregistrements. La Société Basma pour la culture et les arts – un lieu qui offre des programmes dramatiques pour des enfants et des femmes – a aussi été endommagée. 

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Ce qui reste de la librairie Mansour (Abdel Kareem Hana)

 

Le bombardement de la libraire et des éditions Mansour a suscité un sentiment de dégoût largement partagé. Des Palestiniens du quartier de Cheikh Jarrah à Jérusalem-Est sous occupation ont immédiatement montré leur solidarité en ouvrant une librairie nommée aussi Mansour pour l’honorer. Ce quartier est devenu tristement célèbre pour les efforts actuels de l’Etat d’Israël d’évacuer les habitants de leurs maisons.

 

La librairie Mansour est une institution parmi 44 institutions culturelles, détruites ou endommagées pendant la dernière offensive israélienne sur la bande de Gaza, selon Muhammad al-Sharif du Ministère de Culture à Gaza. Le Ministère évalue les dommages au secteur culturel à plus de 3 millions de dollars. « Israël pense que la destruction de nos institutions culturelles nous fera oublier notre qui nous sommes, » dit al-Sharif. « Mais cela ne va pas se passer. Nous allons continuer à lire. »

 

Ruwaida Amer est journaliste. Elle est basée à Gaza. »

 

23:05 | Tags : ivres, librairies, bande de gaza, armée israélienne, culture, bombardement, dommages, institutions culturelles, israël | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | | |