Voir autrement (09/06/2021)

 

Un Israélien réagit à la dernière offensive de l’armée israélienne à la lumière de son expérience en tant que jeune soldat pendant la deuxième Intifada et en tant que jeune père aujourd’hui. Il décrit comment il se sent poussé à se mettre à la place de l’autre. Pour les enfants des deux côtés, il aspire à une réalité différente. Son plaidoyer est paru d’abord en hébreu, puis en anglais. En voici ma traduction en français.

 

 

« Nous, les Israéliens, passons toute notre vie à ne voir les Palestiniens que comme des menaces

par Yael Lotan, + 972 mag, 31 mai 2021

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Des enfants palestiniens allument des bougies pendant une veillée près des immeubles détruits à Rafah, Gaza, 25 mai 2021 (Abed Rahim Khatib/Flash90)

 

La première fois que j’ai vu la bande de Gaza, j’avais 18 ans. C’était en 2002 – la deuxième Intifada battait son plein – et je m’étais enrôlé come scout israélien dans le Corps du Renseignement de Terrain. On m’a placé dans le berech (hébreu pour « genou »), à la frontière nord-est de l’enclave, en tant que surveillant. Je commençais chaque jour en faisant des « zooms in et out » dans une cabane où habitait une famille palestinienne qui ne possédait presque rien. J’en garde un vif souvenir : la mère, le grand-père et un garçon dont les yeux blues brillaient. Ils étaient la dernière chose que je voyais avant d’aller me coucher.

 

À l’époque, je voyais cette famille palestinienne comme un obstacle, non pas comme des êtres humains. Ils entravaient mon travail ; les vergers près de la barrière, leur unique moyen de subsistance, obstruaient mon champ de vision. Ils étaient un empêchement dont il fallait se débarrasser. Je me rappelle combien il était facile de se replier sur cette perspective militaire, qui réduit les gens à des dangers et des problèmes. C’est ainsi qu’on nous enseigne, à nous, les Israéliens, à voir Gaza, ses foyers, ses habitants, et ses enfants comme une menace perpétuelle pour la sécurité.

 

C’est aussi la manière dont chaque action militaire contre Gaza est justifiée. Chaque offensive pousse la limite plus loin, comme une ligne tracée dans le sable, de plus en plus loin. La guerre de 2014, que l’armée a baptisée « Opération Bordure protectrice », comportait la destruction d’immeubles de grande hauteur. Ce mois-ci, nous avons commencé à bombarder ces mêmes bâtiments sous le nom d’« Opération Gardiens des murs ». Le cabinet du gouvernement appelle cette pratique « changer l’équation », et il la change toujours dans le même sens.

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Un quartier de Beit Hanoun, au nord de la bande de Gaza, le 21 mai 2021 (Mohammed Zaanoun/ ActiveStills)

 

L’Opération Plomb Durci – l’offensive de 2008-9 – a tué 762 civils palestiniens, dont 318 étaient des mineurs. En 2014, en un mois et demi seulement, l’Opération Bordure Protectrice a fait 1’372 morts, dont 528 mineurs, et cela à une heure de voiture de Tel Aviv, et presque tout le monde semblait ne pas s’en préoccuper.

 

Les tout premiers jours de l’opération de ce mois de mai, nous avons tué Kussai (6 mois), Adam (3 ans), Zayid (8 ans) Hanaa (15 ans) et Yara (10 ans). Leur famille était l’une des quinze familles que nous avons effacées de la surface de la terre. L’armée appelle ce genre de chose « des dommages collatéraux ». Ces enfants ont été ensevelis sous les décombres sans la moindre réaction de la part du monde israélien, et toujours pour la même raison : parce que nous les voyons comme une menace, et non comme des êtres humains. Même un bébé de six mois.

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Cinq des huit enfants de la famille Abou-Hatab morts le 15 mai au camp de réfugiées al-Shati 

En tout, ces bombardements israéliens ont tué 65 enfants palestiniens en l’espace de deux semaines – des gamins nés de l’autre côté de la réalité dans laquelle mon propre fils est né. Pour que nos enfants à nous aient un avenir libre d’une telle guerre, nous, les Israéliens, devons nous regarder en face et nous demander comment nous sommes devenus une société qui accepte de telles atrocités, en nous résignant de vivre par l’épée.

 

Trop de fois, nous avons constaté la faiblesse de la logique du système sécuritaire israélien, qui ne tient pas la route, et comment elle vise à nous permettre de continuer à mener notre vie, même après qu’une famille palestinienne entière soit décimée. Trop de fois, cette justification nous a permis d’ignorer à quoi ressemble le contrôle israélien à Gaza et ce qu’il veut dire pour ceux qui sont les cibles de nos actes, dont la seule faute est d’exister.

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Des Palestiniens aux funérailles des 10 membres de la famille Abou-Hatab, tués par une frappe aérienne dans le camp de réfugiés Al-Shati, 15 mai 2021. (Atia Mohammed/Flash90)

 

Comme jeune soldat, j’ai surveillé le réveil d’une famille palestinienne tous les matins. J’ai regardé un garçon en train de jouer et un Palestinien âgé essayant de gagner sa vie. À un certain moment, il devient impossible de chasser ces personnes de votre tête, et de les balayer sous le tapis des justifications sécuritaires. Que deviennent-ils aujourd’hui ? Combien de ces trois personnes sont survivants d’offensives antérieures ?

 

Tout en prêtant attention aux voix et aux témoignages innombrables des Palestiniens de Gaza, il vaut la peine d’écouter également les témoignages des soldats envoyés par Israël à Gaza en 2014. Les choses auxquelles ils ont participé jettent une ombre écœurante sur les justifications sécuritaires que nous avons pris l’habitude d’égrener. On nous avait assuré que des Palestiniens innocents, résidents des quartiers bombardés en 2014 et qui y été en réalité encore présents, étaient tous partis et qu’il fallait encore tirer sur ces quartiers avec l’artillerie.

 

Je suis né dans une famille militaire. J’ai été élevé et éduqué avec les valeurs du patriotisme israélien et de l’amour inconditionnel pour Israël – pour le meilleur ou pour le pire. J’avais 18 ans quand je me suis enrôlé dans l’armée. Dix-huit ans ont passé depuis que j’ai regardé le garçon palestinien dans la cabane de l’autre côté de la barrière. Dans 18 ans, mon jeune fils devrait participer à cette même réalité. Il n’est pas possible que pour lui la seule manière de vivre consiste à subjuguer toute une nation – des gens innocents – pour toujours. Je refuse d’accepter que ce soit le seul choix.

 

Une version de cet article a paru en hébreu sur Local Call. Lisez le ici.

 

Yael Lotan est directeur adjoint de Breaking the Silence. »

 

08:25 | Tags : armée israélienne, soldat, père, enfants, bande de gaza, famille, sécurité, israéliens, palestiniens, bombardements, israël | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |