Une tromperie délibérée : le siège ne fonctionne pas (28/08/2021)

 

Les dernières confrontations entre tireurs israéliens et manifestants palestiniens le long de la frontière entre Israël et la bande de Gaza ont provoqué des réactions fortes chez quelques journalistes du journal israélien Haaretz. Dans son édition anglaise du 24 août, trois articles attribuent les remous à de pures considérations politiques de l’Etat d’Israël et du Hamas. (Ce sont les journalistes Amos Harel, Amira Hass et Nehemia Shtrasler qui se sont indignés.) Un quatrième journaliste a poussé plus loin ce raisonnement dans l’édition du 25 août. En traduisant ses propos ici, je réfléchis à ce que dit Rami Elhanan dans Apeirogan, livre remarquable de Colum McCann : « le mur est vraiment dans nos esprits » (« the wall is really in our minds »).

 

 

« Des esprits israéliens assiégés

 

Par Zvi Bar’el, Haaretz, 25 août 2021

 

L’orage tonitruant qui a éclaté suite à l’erreur du Premier Ministre Naftali Bennett, quand il s’est mépris sur le nom de Bar’el Hadaria Shmueli, garde-frontière tireur d’élite grièvement blessé, a eu pour résultat à occulter une erreur militaire bien plus grave qui avait placé Shmueli dans une position impossible.

 

Les forces de défense israélienne [IDF en anglais] continueront comme d’habitude à apprendre des leçons, les assimiler et se préparer à des nouveaux scénarios, quoi qu’ils soient, l’exception des surprises et des échecs. Mais Bennett en restera à jamais marqué au feu rouge.

 

Il n’aurait pas dû se tromper au sujet du nom du soldat, et l’IDF aurait dû discerner à temps la nature du piège tendu à Shmueli, et non après coup, lorsqu’il était trop tard. Mais les deux incidents, et surtout le tumulte provoqué dans les médias, prouvent (et ce n’est pas la première fois) que le public israélien se laisse totalement mener par une conscience erronée de la réalité.

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Des manifestants à la barrière fuient devant des tirs de gaz lacrymogène, 25 août 2021 Mahmud Hams / AFP

 

Cette conception incite à considérer le blocus de la bande de Gaza comme une guerre sainte et un fondement essentiel de notre existence, dont la permanence est garantie par un équilibre des forces de dissuasion entre l’Etat d’Israël et le Hamas. Il s’ensuit que toute atteinte portée à cet équilibre - par exemple un ballon incendiaire, un soldat blessé ou un champ détruit par le feu – devient logiquement une menace existentielle. Toute concession ou marque de retenue, ou à tout le moins, l’absence de réaction, correspondrait à une défaite, une faiblesse et mettrait gravement à l‘épreuve la capacité qu’a l’Etat de protéger la vie de ses citoyens. Elargir la zone de pêche aux Gazaouis, autoriser la livraison de nourriture à Gaza, délivrer des visas aux étudiants et des permis de sortie des patients pour se rendre dans un hôpital en Israël ou en Cisjordanie, ou encore transférer l’argent des salaires, tout cela est soumis à deux critères – maintenir le blocus et l’intégrité de la dissuasion.

 

Cette absurdité a atteint un sommet la semaine passée quand Israël a mis en échec une menace terrible contre le blocus - une livraison de 23 tonnes de bonbons au chocolat. Selon les autorités, le Hamas risquait d’utiliser ces bonbons pour générer des revenus, ce qui aurait contrevenu aux sanctions, exactement comme l’argent de l’aide envoyé par le Qatar, que les mêmes autorités ont pourtant approuvé quelques jours plus tard.

 

Cette vision pervertie de la réalité est nourrie par des scénarios horrifiants, au point que chaque proposition de réévaluer la politique israélienne concernant Gaza – que ce soit la construction d’un port ou d’un aéroport ou un nombre accru de Gazaouis autorisés à travailler en Israël – est considéré comme un complot visant à détruire le pays. Deux millions de Palestiniens et des dizaines de milliers d’Israéliens vivant près de la frontière avec Gaza paient le prix de ce bluff. Ce sont eux qui portent le fardeau de cette recherche d’un équilibre illusoire de la dissuasion. 

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Des protestataires gazaouis à une barrière entre la bande de Gaza et l’Etat d’Israël à l’est de la ville de Gaza, le 21 août 2021, The Times of Israel (Said Khatib / AFP)

 

Peut-être le remède le plus efficace contre cette maladie, dont Israël souffre depuis des décennies et souffrira sans doute pendant des décennies encore, est-il la prescription de la Ministre de l‘Intérieur Ayelet Shaked au sujet du coronavirus (avant qu’elle s’en excuse) : « Nous avons pris une décision difficile, une décision stratégique, celle de vivre avec le coronavirus tout en sachant qu’il existe des vaccins … Nous devons aussi apprendre comment assumer des patients gravement atteints et même des morts, parce que ceci est une pandémie. Et dans des pandémies, des gens meurent. »

 

Gaza ne représente pas une pandémie au niveau mondial et les morts du conflit ne se comptent pas sur la même échelle. Mais comme pour le coronavirus, il n’y a pas de « vaccin » contre Gaza susceptible de prévenir les dégâts de manière absolue. Voir la situation autrement tient du mensonge.

 

Alors, pour reformuler les propos de Shalet, on dira : « Ceci est une guerre, et dans une guerre, des gens meurent. » Un pays qui a décidé d’utiliser l’asphyxie de Gaza comme moyen de défense doit aussi assumer les blessés et les morts qui sont victimes de cette guerre.

 

Mais encore, appeler la situation une « guerre » fait aussi partie de l’artifice. Israël a par le passé négocié avec le Hamas et le fait en ce moment, différent la reconstruction de Gaza afin d’obtenir le retour de deux civils prisonniers et les corps de deux soldats. Cela n’a rien à faire avec la sécurité de ses citoyens. Bennett lui-même a dit clairement qu’il serait d’accord d’autoriser la reconstruction de Gaza si le Hamas, de son côté, était d’accord de renoncer au renforcement de ses capacités militaires.

 

En d’autres termes, le siège n’a pas été un succès et n’aura aucune incidence sur le pouvoir du Hamas. Maintenant, il ne reste qu’à attendre qu’un ministre ose déclarer publiquement cette vérité sans s’en excuser rapidement par la suite. »

 

20:51 | Tags : siège, bande de gaza, blocus, politique israélienne, palestiniens, israéliens, mensonge, guerre, sécurité | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |