Le rester chez soi, version 2020

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Avant, on voyait pourquoi il valait mieux rester chez soi, écrit une journaliste qui a vécu les grandes agressions contre Gaza comme enfant et jeune femme. A présent, le fait trop familier de rester à la maison est confronté à un nouveau danger sournois. Sarah Algherbawi décrit l’impact de cette réalité inédite, que nous vivons tous, dans la bande de Gaza. Son article a paru dernièrement en anglais dans l’Electronic Intifada. Je le résume et le traduis ici. (Cherchez les photos correspondantes aux rubriques en italiques ici : https://electronicintifada.net/content/palestine-pictures-march-2020/29886)!

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Plage près de la ville de Gaza, 25 mars 2020 (Mohammed Zaanoun / ActiveStills)

« Face à un ennemi invisible à Gaza

par Sarah Algherbawi, The Electronic Intifada, 2 avril 2020

Le coronavirus est arrivé à Gaza le 22 mars lorsque nous avons appris que deux personnes de retour du Pakistan étaient infectées.

La bande de Gaza a une population dont la densité est l’une des plus importante du monde. Son système de santé a été gravement affaibli par plus d’une décennie de sanctions et du blocus imposée par l’Etat d’Israël. Des militants des droits humains et des experts craignent un désastre humanitaire au cas où la pandémie s’y installerait …

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On fabrique du désinfectant dans une usine dans la ville de Gaza, 17 mars 2020 (Ashraf Amra / APA images)

Bien avant l’arrivée du COVID-19, nous avons été forcés de pratiquer une « distanciation sociale » ou « physique », comme on le dit couramment. Nous avons été tout simplement isolés du reste du monde. … Lors de la dernière attaque d’Israël sur Gaza, je suis restée à a maison pendant 51 jours. Pendant tout ce temps, les bombes et les missiles faisaient pleuvoir la mort et la destruction sur nos têtes. Au 42e jour, j’ai craqué. Pendant une quinzaine de minutes, j’ai pu me promener autour de la partie est de la ville de Gaza en compagnie de mon père – de l’air frais, même s’il était rempli de l’odeur de la poudre à canon.

Cette fois-ci, il s’agit d’un autre isolement, un isolement silencieux. En tant que mère de deux enfants, je n’ai pas le droit de le briser : il me faut à tout prix rester chez moi Et je ne peux pas m’empêcher de penser que, ce que le confinement du coronavirus a imposé sur une grande partie de la terre donne à tout le monde un petit goût de la manière dont on vit à Gaza.

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Rue principale, ville de Gaza, 27 mars 2020 (Mahmoud Ajjour / APA images)

Impossible de vous rendre à l’étranger ou de prendre l’avion ? Bienvenue à Gaza. J’ai presque 29 ans et je n’ai jamais pris d’avion.

Impossible de vous déplacer à plus de quelques kilomètres de chez vous sous peine d’une mise à garde de la part des autorités ? Bienvenue à la petite Gaza, où diverses forces armées – l’Egypte y est aussi impliquée – limitent le mouvement sur terre et sur mer.

Impossibilité d’une prise en charge à l’hôpital puisque le système est submergé par des urgences ? Bienvenue à Gaza en 2008-09, 2012, 2014. Et maintenant.

Avez-vous des soucis quant à la quantité disponible de médicaments, d’eau, de nourriture ou d’électricité ? Bienvenue à Gaza, où il manque a moitié des médicaments de base et où les réserves de l’autre moitié seront épuisés dans moins d’un mois, selon le Ministère de la santé de Gaza et l’ONU …

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Salle de classe convertie en clinique dans une école de l’UNRWA, ville de Gaza, 18 mars 2020 (Ashraf Amra / APA images)

Nos autorités ont fait de leur mieux pour nous préparer, notamment en mettant en quarantaine les gens arrivés de l’extérieur dès e 15 mars. Ceux qui ont testés positifs ont été isolés. Les autres restent à la maison … La vraie peur, selon Ashraf al-Qedra, porte-parole du Ministère de la Santé, est « la pénurie des ressources : médicaments, équipements de protection, respirateurs, fournitures pour laboratoires et moyens de stérilisation. »

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Fabrication de vêtements de protections dans une usine à textiles, ville de Gaza, 28 mars 2020 (Mohamed Zaanoun / ActiveStills)

Le Ministère de la santé a lancé un appel pour un montant de 23'000 $ destiné à l’urgence. Ayant fermé toutes les écoles, il a réquisitionné des bâtiments scolaires pour y loger plus de 1700 personnes en quarantaine. Plus de 1000 d’entre elles ont besoin de soins médicaux …

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Quarantaine dans une école de la ville de Gaza, 26 mars 2020 (Mohammed Zaanoun / ActiveStills)

La situation générale de l’économie ressemble beaucoup dans sa précarité à la problématique du secteur de la santé à Gaza. Déjà, il y avait presque 50% de chômage, et 50% de la population vivaient sous le seuil de pauvreté. Depuis peu, les travailleurs occasionnels ont vu la source de leur revenu disparaître en un rien de temps …

Il faut dire qu’il y a des gens qui ignorent le danger, alors que moi-même et tous ceux que je connais appliquent strictement les mesures de confinement. Il suffit d’un regard sur les réseaux sociaux : on y voit des réunions de famille et d’amis à la maison – même des mariages ! Toutes les salles de mariage sont actuellement fermées.

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Salle de mariage vide, ville de Gaza, 26 mars 2020 (Yasser Qudih / APA images)

Depuis ma fenêtre, je peux voir des garçons qui jouent dans la rue comme s’ils étaient en vacances. Une telle désinvolture m’inquiète.

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Une enseignante communique avec ses élèves restés chez eux, 15 mars 2020, ville de Gaza (Mahmoud Ajjour / APA images)

Nous avions l’habitude de certaines menaces mortelles. En 2012 déjà, l’ONU a averti que Gaza pourrait devenir inhabitable en 2020. Il semble que l’année 2020 a ses propres projets, pas seulement pour Gaza, mais pour le monde entier.

Sarah Algherbawi est une écrivaine indépendante et une traductrice basée à Gaza. »

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Commentaires

  • Madame Scheller, merci pour cet article et merci de prendre le temps de nous rappeler le sort de près de deux millions de personnes qui habitent dans des conditions difficiles sur 365 km2. Leur sort est d'autant plus tragique que la population civile subit un blocus israélien depuis 2007 qui empêche l'entrée des médicaments et de l'aide humanitaire. Pendant que Gaza meurt lentement, certains propagandistes ont encore l'impudence de prétendre, jusque dans les blogs de la TdG, qu'Israël aide Gaza dans sa lutte contre l'épidémie du Covid-19.

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