Des jeunes en détresse

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L’incertitude de la période Covid-19 touche tout le monde de manières différentes. Les jeunes, en Suisse et à Genève, vivent ces mois avec de l’anxiété face à l’avenir. Le contexte social à Gaza comporte ses propres phénomènes liés à un manque d’espoir accru. Un jeune Gazaoui qui a la chance d’étudier dans un autre pays en a témoigné récemment sur le site We Are Not Numbers. Voici la traduction de son article, rédigé en anglais.

« Le suicide est l’acte ultime du désespoir à Gaza

Par Majd Salem, mentor Pam Bailey, We Are Not Numbers, 6 juillet 2020

Il y a deux semaines, j’ai écrit sur Facebook, alarmé par une augmentation de suicides parmi les jeunes de Gaza. Alors, en l’espace de deux jours, quatre jeunes s’étaient donné la mort. Mais ce n’était pas fini. Hier, encore quatre autres Gazaouis se sont tués en moins de 24 heures. Ayman al-Ghoul, 24 ans, s’est jeté du cinquième étage de son immeuble et Suleiman al-Ajjouri, qui s’est tiré une balle dans la tête après avoir écrit pour la dernière fois sur Facebook (« Ceci n’est pas une tentative futile. C’est une recherche du salut. Se plaindre à quiconque sauf à Dieu est une humiliation. ») Il y avait aussi une femme de 30 ans qui s’est pendue chez elle et Ibrahim Yassin, 21 ans, qui s’est immolé par le feu il y a une semaine, et qui en est mort aujourd’hui. Une fille de 18 ans a manqué de se tuer par overdose.

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Suleiman, à gauche ; Ibrahim à droite

Les jeunes de Gaza se tuent parce qu’ils ont perdu l’espoir que quelqu’un se soucie d’eux. Ils ont perdu l’espoir parce que leurs parents palestiniens ne peuvent pas répondre aux besoins de leurs enfants. Ils ont perdu l’espoir parce que, diplômés de l’université, ils ne trouvent pas de travail. Les jeunes hommes n’ont plus d’espoir parce qu’ils ne peuvent pas se permettre de se marier avant d’avoir la trentaine. Ils sont obligés de rester chez leurs parents, en leur quémandant des sous, avec le sentiment de ne servir à rien. En réalité, la vie a déçu les jeunes de Gaza.

Mon pote Hossam à Gaza m’a dit l’autre jour qu’il désespérait de trouver un quelconque job décent qui lui permette de contribuer au revenu de sa famille et de cesser de prendre l’argent de ses parents. Il avait enfin trouvé un boulot en faisant des livraisons pour une entreprise qui fournit de la glace aux magasins dans l’ensemble de la bande de Gaza. ll y gagnait 5$ par jour, en travaillant de 7h du matin à 9h30 du soir et parfois plus tard. Se sentant exploité, il a quitté ce travail. « C’était trop injuste à supporter, » a-t-il dit. Je lui ai demandé des nouvelles de ses études à l’université, il a répondu qu’il a dû les arrêter cette année. Je n’avais pas besoin de lui demander pourquoi. La situation financière de sa famille ne lui permet pas de poursuivre ses études de comptabilité. Je l’ai encouragé à garder espoir, en lui disant que je le savais plus fort que les circonstances. Sa mère nous a entendus et m’a supplié : « Oui, conseille-le Majd. Tout le temps, il est plein de désespoir. » Mais le cas de Hossam n’est pas différent de celui de la moitié des jeunes de Gaza.

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Usine de glace dans la ville de Gaza, 22 juin 2020 (photo Ashraf Amra)

Prenons l’exemple de l’offre de travail de la fabrique des biscuits d’Al-Ouda. Elle avait besoin de 5 ouvriers. Près de 20'000 personnes se sont présentées pour le poste. Elles ont fait la queue devant les portes pour soumettre leurs documents. Le taux de chômage à Gaza est considéré comme l’un des plus élevés du monde – 75% des gens vivent dans la pauvreté.

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La foule de postulants pour 5 places chez Al-Ouda

Je poursuis des études en Tunisie depuis plus de quatre ans. Mes amis me disent : « Ne reviens pas à Gaza ! Tu as de la chance d’être dehors. La situation ici est catastrophique. Tu le regretteras si tu reviens. » Mon pote Mahmoud, 21 ans, me raconte que les gens ont commencé à murmurer tout bas dans la rue, un signe de détresse mentale.

Il y a plusieurs dynamiques qui ont rendu la crise si extrême à Gaza : le blocus israélien qui perdure (avec l’accord du reste du monde) ; la décision du Président Trump de stopper l’aide à l’UNRWA, l’agence des Nations Unies qui assiste les réfugiés palestiniens [Les deux tiers de la population de Gaza sont des réfugiés ndlt] et l’incapacité de l’Autorité palestinienne de payer les salaires de ses employés. S’y ajoutent maintenant la menace du Covid-19 et le plan annoncé par Israël d’annexer une majeure partie de la Cisjordanie. Il y a tant de personnes et de structures responsables qu’en réalité, il faudrait que tout le monde accepte que chacun a un rôle à jouer et dénonce les crimes israéliens et les violations des droits humains.

Je voudrais passer deux messages ici :

Ce qui se passe pour les gens de Gaza n’est pas acceptable. C’est une question d’humanité et de moralité. Si nous permettons que cela se passe ainsi aujourd’hui pour les Palestiniens, demain il pourrait en aller de même n’importe où. Si nous n’assumons pas notre responsabilité envers les Palestiniens, personne ne sera à l’abri à l’avenir.

Le second message est pour toute personne qui songe au suicide à Gaza ou ailleurs : tu es important pour moi. Tu es important pour nous. Rien ne dure pour toujours et tu es plus fort que les conditions actuelles de la vie. Reste résistant. Arme-toi d’espoir. Ernest Hemingway a écrit dans The Old Man and the Sea : “On peut détruire un homme, mais on ne peut jamais le vaincre. »

 

Commentaires

  • Félicitations pour votre grande persévérance et votre fidélité à nous transmettre des séquences de la vie à Gaza.
    Ici, nous étouffons sous les masques; eux, ils étouffent tout court dans leur apartheid.

  • Je salue votre courage dans la lutte contre l'oubli et l'indifférence face à l'injustice dont les gazaouis sont victimes depuis des décennies. En dépit de l'inaction de l'Europe, de la duplicité des pays arabes et de l'hypocrisie de l'administration américaine, je garde encore l'espoir de voir un jour un Etat palestinien et démocratique.

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