Si seulement ce n’était que le Covid

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L’organisation israélienne Médecins pour les Droits de l’Homme en Israël (PHRI – Physicians for Human Rights Israel en anglais) est le seul espoir des malades à Gaza avec un besoin urgent d’obtenir un permis pour suivre des traitements médicaux en Cisjordanie et en Israël. Le travail de la coordinatrice Celine Jaber pour obtenir ces permis est devenu un cauchemar bureaucratique et humain depuis le mois de juin. Elle en témoigne sur le site du PHRI. Voici son témoignage traduit en français.

« Un amour de bébé de 8 mois qui avait besoin de sortir de la bande de Gaza pour une opération cardiaque

Chers amis,

Il y a un mois, j’ai reçu un mail qui m’a bouleversée. Une femme d’un certain âge à Gaza m’a écrit ce qui suit : « S’il vous plaît, j’ai un rendez-vous de radiothérapie très important dans un hôpital en Cisjordanie pour suivre un traitement pour mon cancer de l’utérus. Il n’y a plus de coordination civile. Je ne sais pas comment je vais pouvoir m’y rendre. La maladie consomme mon corps. Avec chaque jour qui passe, je deviens plus faible. Je sens la mort imminente, à n’importe lequel moment. S’il vous plaît, aidez-moi. »

« Il n’y a plus de coordination civile, » écrit-elle. En effet, l’Autorité palestinienne a coupé ses liens avec Israël en réaction à son plan d’annexion. Le Comité des Affaires Civiles – une agence de l’Autorité palestinienne responsable de coordonner les demandes de permis de sortie avec l’armée israélienne – a été dissous.

Depuis sa dissolution, ma collègue Haneen à Gaza et moi, coordonnons les sorties et les transports en ambulance pour les patients, une activité qui incombait auparavant au Comité des Affaires Civiles. La situation est impossible. Nous ne sommes que deux. Le téléphone commence à sonner à 8h du matin et n’arrête pas de retentir jusqu’au soir. On reçoit des appels des dizaines de patients à Gaza dans un état critique – du cancer, de maladies du cerveau ou du cœur, des gens qui doivent sortir de la bande de Gaza, qui ont besoin d’une coordination.

Au bout du fil, tous les patients disent : « Ce traitement n’est pas disponible à Gaza. » Ils m’envoient des documents à l’appui et je les rassure : « Je comprends. » Cela m’est difficile lorsqu’ils essayent de prouver qu’ils sont malades, que ça s’empire et qu’ils ont le droit de sortir – c’est un droit fondamental – tout patient a droit à un traitement correct.

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Celine Jaber, coordinatrice des permis pour PHRI

Un père m’a téléphoné. Son fils, un adorable petit garçon, a huit mois. Il souffre de problèmes cardiaques. Il s’appelle Omar et il a besoin d’un permis pour subir une opération qui ne peut se faire dans la bande de Gaza. J’ai envoyé sa demande à l’Administration de Liaison Civile (CLA) de l’armée pour organiser sa sortie. Cela a continué pendant deux semaines sans obtenir de réponse de leur part. J’avais fait d’autres demandes de permis qui, elles, ont reçu une réponse du CLA : « C’est le Comité des Affaires Civiles qui est censé coordonner les sorties. » J’ai répondu : « Mais il n’y a plus de Comité. Il a été dissous par l’Autorité palestinienne. » Leur réponse : « Pas de Comité, pas de permis de sortie. »

Le bambin avait déjà raté son rendez-vous du mois de mai dû à l’absence de coordination. Il a raté son rendez-vous du mois de juin parce que le CLA n’a pas répondu à notre demande. Trois jours avant la date prévue du rendez-vous, il est mort.

Depuis sa mort, je ne vais vraiment pas bien. Mon ventre me fait mal avec tout ce stress. Quand je fais une pause en laissant sonner le téléphone, je me sens coupable. Pour je ne sais pas quelle raison, je pense beaucoup au père, qui m’a téléphoné après la mort de son petit pour me remercier. Je ne comprenais pas. Comment a-t-il trouvé le temps pour me remercier ? Et pourquoi ? Son bébé était mort.

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Omar Yaghi : photo prise par le téléphone portable du père, le 24 juin 2020

Ca s’empire tous les jours. Il y a deux semaines, J’ai reçu les appels de parents de trois enfants différents, tous âgés de moins d’un mois, qui souffraient aussi de problèmes cardiaques. Ils avaient besoin d’une ambulance pour se rendre au passage d’Erez. Auparavant, le Comité pour les Affaires Civiles faisait ce genre d’arrangement mais maintenant, il n’y a plus de comité, donc il n’y a plus personne pour faire la coordination.

Nous avons d’abord essayé de coordonner les transports avec le CICR, mais nous avons découvert que la décision de l’Autorité palestinienne a causé du chaos. Ils n’avaient pas reçu d’informations claires sur la coordination des ambulances. … Pour finir, j’ai fait les arrangements moi-même et les enfants ont pu partir.

Je rêve de la fin de la fermeture de Gaza et de pouvoir enfin y aller, en toute liberté. L’Autorité palestinienne aurait dû trouver un autre arrangement pour les patients avant de prendre une décision si importante, même si je ne conteste pas la décision en elle-même. C’est Israël qui est responsable du passage des frontières avec la bande de Gaza et pour ses millions. Israël empêche les gens de sortir.

J’ai de la peine à continuer comme ceci. C’est mentalement exténuant. En ce moment, la plupart des patients ne sortent pas à cause du virus du Covid, alors seulement les demandes les plus urgents nous parviennent. Après le Covid, il y aura beaucoup plus de demandes - qu’est-ce que nous allons faire ?

Depuis le 10 juin, quelques semaines seulement après que l’Autorité palestinienne ait décidé d’arrêter toute coordination civile et sécuritaire avec Israël, y compris pour des demandes de patients de la bande de Gaza pour voyager à Jérusalem-Est ou en Israël, la PHRI reçoit des appels de patients à Gaza qui ont besoin de traitements susceptibles de leur sauver la vie ou d’un transport en ambulance. (Les ambulances opèrent selon un système « dos à dos », où une première ambulance amène un patient au passage de la frontière et une deuxième véhicule complète le voyage jusqu’à l’hôpital ou vice et versa). Nous avons reçu des appels des personnes souffrant du cancer, de problèmes cardiaques, de cas humanitaires concernant bébés, enfants ou adultes. Pendant les mois de juin et juillet, la PHRI a répondu à 195 demandes urgentes, la plupart émanant de personnes souffrant du cancer, ce qui représente cinq fois plus de dossiers que ceux dont nous nous occupons normalement. Auparavant, nous devions nous occuper de cas pour lesquels les demandes étaient rejetées ou restées sans réponse. Maintenant, nous nous occupons de la bureaucratie des demandes de permis en coordonnant entre le CLA et les patients.

En fin de compte, indépendamment de qui s’occupe de la coordination, c’est l’Etat d’Israël qui est responsable des vies de ces patients puisqu’il contrôle leur accès à un traitement médical. Pour sauver la vie et la santé des résidents de Gaza, il faut en finir avec la fermeture des frontières, et les patients devraient avoir le droit d’un passage libre entre Gaza et la Cisjordanie en toute sécurité.

Meilleures salutations,

Celine Jaber, coordinatrice des permis pour Physicians for Human RIghts (PHRI) »

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