Même des enfants de trois ans

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« Gaza Diaries » (« Journaux de Gaza ») paraît sur le site Mondoweiss depuis la fin de l’offensive israélienne en mai. Les souvenirs des survivants de ces 11 jours sont à lire en anglais, une langue que beaucoup de Gazaouis maîtrisent par excellence sans jamais avoir quitté la bande de Gaza. La jeune femme qui est l’auteur du dernier article voudrait qu’on le partage sur Twitter et Facebook. Tous mes remerciements aux lectrices et lecteurs de ce blog qui peuvent le faire. Pour ma part, je traduis le texte ici en français.

 

 

« Après le cessez-le-feu, je lutte pour imaginer ce que c’est une vie normale

 

par Rana Shubair, Mondoweiss, 30 juin 2021

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Des femmes peignent et plantent des arbres sur le terrain de ce qui reste de la maison de la famille Abou Hatab (dont plusieurs enfants étaient parmi les victimes), 17 juin 2021 (photo : Omar Ashtawy / APA images)

 

Après 11 jours de pure horreur, le 21 mai 2021, un cessez-le-feu entre Israël et le Hamas fut annoncé. Comme tout le monde à Gaza, j’ai attendu le moment exact de 14 heures tout en comprimant ma mâchoire et en retenant mon souffle. Lors les dernières offensives, les frappes aériennes pouvaient augmenter dans les heures juste avant un cessez-le-feu. J’ai appris qu’il fallait rester prudente.

 

Enfin, à 14h10, tôt dans la matinée du vendredi, j’ai entendu le bruit de gens se déversant dans les rues pour fêter. C’était fini. Les Palestiniens et les Israéliens ont tous les deux déclaré victoire. C’était la première fois dans presque deux semaines que les foules dans les rues n’étaient pas en train de fuir des bombardements ou des maisons détruites. On fêtait : nous étions vivants. … 

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Liasse dans les rues de la ville de Gaza, 21 mai 2021 (Mahmoud Hams / AFP images)

 

Après chaque cessez-le-feu, j’essaies de me projeter dans une vie normale. À Gaza, cela revient à placer le bar à un niveau bas de ne pas subir des bombardements. Si j’ose rêver encore plus loin, je me visualise pouvoir me déplacer librement. Dans ma tête, je voyage dans des pays dans des paysages de beauté naturelle, n’importe où en dehors de cette prison à ciel ouvert. Gaza vit sous un blocus étouffant et déshumanisant depuis 2007. Il y a pénurie d’électricité et pratiquement aucune eau propre à boire de nos robinets. Nous sommes enfermés derrière des checkpoints et entourés par une zone tampon, un mur, une barrière et une mer contrôlée par la marine israélienne. …

 

Récemment, je suis allée présenter mes condoléances à mon amie Maysa Abou Al-Ouf. Elle a 23 ans et a perdu sa maman et ses deux sœurs. Elle faisait tout pour faire bonne figure mais j’ai vu comment elle souffrait. « J’étais coincée sous les décombres, elle m’a dit, « avec ma petite sœur Maram et mon petit cousin Ahmed. J’hurlait et j’essayais de m’en sortir. La défense civile a dû mettre deux heures pour enfin nous entendre et de nous déloger. »

 

La destruction de mon quartier al-Rimal, au cœur de la ville de Gaza, est impossible à décrire. J’ai cherché les mots et le courage pour l’expliquer. 

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Rana Shubair (photo avec la permission de l‘auteur)

 

Deux jours après le cessez-le-feu, je me suis promené dans ma rue en me préparant pour ce que j’allais voir. La première chose que j’ai vu était des montagnes de débris sur l’emplacement de l’immeuble où vivaient la famille Abou Al-Ouf. J’ai pensé aux 14 membres de la famille. Mes émotions étaient anesthésiées par le choc. J’ai visualisé ces ruines en train de tomber sur la tête de tout le monde de la famille pendant qu’ils dormaient. La rue elle-même, parsemée de cratères énormes, était fermée à la circulation. Je prenais cette route tous les jours en voiture pour me rendre au travail. Ce genre de perte teste mes limites. … Comment est-ce que mes filles – Nada et Houda, des jumelles de 16 ans – vont-elles faire face à tout ça ? « Mama, » dit Nada en tenant son téléphone, son visage toute pâle, «  Deema Al-Faranji, notre camarade de classe est morte dans l’immeuble Abou Al-Ouf. Elle était chez ses grands-parents cette nuit. » … Je n’arrivais pas à dire autre chose que « Que son âme reste en paix. » Je savais que cela n’arrangeait rien. Elle est toujours hantée par cette camarade, dont elle a rêvé plus tard. Elle a vu Deema « vivante, dans un endroit très beau et vert. » Un autre jour, Nada est revenu à la maison en me disant qu’elle avait vu une fille qui ressemblait à Deema comme deux gouttes d’eau. Encore un autre jour, quand nous étions en train de faire des courses, elle m’a fait signe de regarder en avant, et j’ai reconnu le père de Deema. Voilà un homme qui était père et mari, maintenant sans enfant et veuf. Quelle peur à l’idée que cela pouvait très facilement nous arriver à nous !

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Bombe d’un F-16 israélien qui n’a pas explosé sur contact dans le quartier d’Al-Rimal, Ville de Gaza, 18 mai 2021 (photo : Ashraf Amra / APA images)

 

Les gens d’ici qui ont survécu à cette dernière offensive rigolent en disant qu’ils ont reçu un diplôme BA en guerre. Malheureusement, ce ne sont pas seulement des adultes qui en soient munis. N’importe qui né après 2009 peut qualifier, c’est-à-dire, n’importe qui de 12 ans et plus. Comme rappel, des enfants âgés de 14 ans et moins constituent 40% de la population.

 

L’autre soir, le fils de ma voisine, qui a trois ans, refusait de dormir. Quand il a entendu les bombardements en mai, il a cru qu’il y avait quelqu’un à l’extérieur de leur appartement qui donnait des coups contre toute l’immeuble. Une frappe à côté a fait voler en éclats leurs fenêtres. « Mama, » il a demandé, « Qui a cassé notre maison ? » Le jour suivant, le petit, fier d’avoir compris tout seul a annoncé : « Les Israéliens ont cassé notre maison. » 

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Un bain pour les enfants dans leur maison détruite à Beit Hanoun, 12 juin, 2021 (Mohammed Zaanoun/Activestills)

 

Les parents ici sont confrontés avec ce type de réaction. Nous essayons de protéger nos enfants des réalités dures de la vie sous occupation ou bombardement mais même des mômes de trois ans apprennent vite ce que c’est la vie autour d’eux. Beaucoup de nous parents ont le sentiment d’avoir échoué dans nos efforts de cacher ces réalités de nos enfants. C’était plus facile de distraire mes enfants à moi lorsqu’elles étaient jeunes. Parfois, je leur mentais quand il y avait le un grand bombardement. Mais arrivées à l’âge de neuf ans, il n’y avait plus moyen. Elles étaient devenues experts et pouvaient identifier toutes les différentes munitions par le son des explosions.

 

Malgré tout, je peux affirmer que ma famille et les Palestiniens sont en général résilients. Je ne dis pas cela pour être romantique. J’ai vu des amis et ma famille ensevelir des êtres aimés et parvenir à reconstruire leurs vies de nombreuses fois. Nous voulons vivre librement et en dignité. Vivre est un droit non-négociable. Nous sommes éreintés de simplement survivre d’une guerre à une autre : nous voulons vivre pleinement nos vies. Je ne devrais pas être obligée à en convaincre qui que ce soit. Dans la ville de Gaza, où j’habite, il y a un mélange de quartiers résidentiels et des immeubles commerciales. Souvent, les appartements ou des appartements de grande hauteur sont juxtaposés. Il y a très peu d’espaces ouverts.

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Un concert de jeunes musiciens dans les ruines du tour d’Hanadi, 12 juin 2021 (Mohammed Zaanoun / ActiveStills)

Pendant cette dernière offensive, lorsque les missiles israéliens tombaient sur des immeubles résidentielles, les bâtiments ä côté étaient souvent touchés par des débris. Il y avait parfois auparavant un appel angoissant d’avertissement de quelqu’un dans l’armée israélienne. Après un de ces appels, il y a quelques semaines, une amie m’a dit qu’en regardant les gens, qui se sauvaient en courant dans tous les sens, elle a pensé aux scènes de la « Taghreeba,» une série dramatique qui raconte le Nakba de 1948. J’ai réalisé tout d’un coup que notre Catastrophe de Nakba n’avait jamais eu de fin. Toutes ces femmes, ces hommes et ces enfants de tout âge, courant sans savoir où trouver refuge, cela aurait pu se passer il y a 70 ans ou il y a 7 semaines : ce n’était que le style de leurs habits qui avait changé.

 

Rana Shubair est une activiste et auteur palestinienne qui vit dans la bande de Gaza. »

 

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