« Pouvoir travailler – une bénédiction »

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Lorsqu’une photo capte une réalité, il n’y a pas toujours besoin d’explication. Toujours est-il qu’une photo amateure, prise sur un portable dans le bureau de la Chambre de Commerce de la ville de Gaza, mérite une bonne explication. Elle est rédigée en anglais sur le site Mondoweiss, qui a commencé en 2006 en tant qu’un modeste blog par l’américain Philip Weiss. Voici ma traduction de l’article en français.

 

 

« Une photo réfléchit la dévastation de l’économie palestinienne et comment les ouvriers gazaouis doivent lutter pour un travail 

 

Par Tareq S. Hajjaj 29 octobre 2021

 

Quand la Chambre de Commerce de Gaza a annoncé elle acceptait des applications pour des permis de travail en Israël, des dizaines de milliers d’intéressés ont essayé de s’introduire dans le bureau et ses succursales.

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Bureau de la Chambre de Commerce, ville de Gaza, 7 octobre, 2021 (photo : Fatima Shurrab)

 

Au premier abord, lorsque j’ai vu cette photo, j’ai cru qu’elle était une peinture. Ne vous laissez pas induit en erreur par la lumière dynamique, un clair-obscur qui amplifie l’angoisse. Ceci est une vraie photo de gens qui se battent les uns contre les autres pour accéder à un guichet de la Chambre de Commerce de la ville de Gaza. La photo date du début du mois. Elle était prise peu après une annonce sur les réseaux sociaux que la Chambre acceptait des applications pour un permis de travail pour Israël. Dans moins d’une heure, les rues environnantes étaient remplies de dizaines de milliers de candidats potentiels qui se pressaient devant ses différentes succursales.

 

Fatima Shurrab, comptable, travaillait dans une pièce à côté lorsqu’elle a entendu un grondement qu’elle a décrit comme une débandade. Elle m’a dit ceci de la photo qu’elle a prise sur le moment : « C’est une image qui me terrifie, pas du tout belle. J’y vois les miens, frères et cousins, pendu dans l’espace les uns sur les autres comme s’ils se sauvaient d’un monstre, fuyant de la mort à la fenêtre de la vie. »

 

Sa photo a circulé partout sur les médias sociaux à Gaza, provoquant des commentaires de beaucoup de Palestiniens désespérés : plus de 50% de la population est au chômage. Selon les dernières statistiques du Bureau central de statistiques palestiniennes, 521'000 Gazaouis recherchent un job. Sami Amassi, responsable du travail à la Chambre de commerce, m’a livré sa réaction face à la foule qui est descendue sur son bureau : « Si cette situation perdure dans les années qui viennent, nous ne savons pas comment les gens vont vivre. »

 

Selon Amassi, plus de 250'000 personnes se sont enregistrées le premier jour de l’annonce. … Et malheureusement, les permis étaient destinés uniquement pour des commerçants, pas pour des ouvriers journaliers, ce qui veut dire que la plupart des gens qui se bagarraient pour arriver au guichet n’avait aucune chance d’obtenir un permis. Le seul groupe qui va pouvoir profiter de ces permis sont des commerçants palestiniens dans le import-export. « Les conditions des ouvriers gazaouis sont misérables : on ne va même pas regarder les dossiers en trop. »

 

Le responsable militaire pour les Palestiniens, le COGAT, a confirmé que cette offre de permis (environ 3'000 à rajouter aux 7000 personnes déjà autorisées) était une « décision politique suivant une évaluation des risques à la sécurité ».

 

Vers la fin 2019, seulement 5'000 ouvriers avaient l’autorisation d’aller en Israël pour le travail depuis Gaza. … Avant que le Hamas ait pris le pouvoir en 2007, plus de 120'000 ouvriers de Gaza avaient l’autorisation de travailler en Israël. D’après les personnes plus âgées avec qui j’ai parlé, qui travaillaient en Israël des décennies auparavant et dans les années 80’s, n’importe qui ayant envie de travailler en Israël recevait facilement un permis en remplissant les formulaires nécessaires. Le groupe israélien des droit humains Gisha a documenté une demi millions d’ouvriers de Gaza qui passaient le checkpoint à Erez tous les mois pour travailler en Israël.

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Une employée de la succursale de la Chambre de Commerce à Jabalia, au nord de la bande de Gaza, trie des applications, 7 octobre 2021 (Photo : Ashraf Amra/APA Images)

J’ai pu parler avec deux hommes qui ont essayé de soumettre une application pour un permis. Ahmed About Zaid vient de Shuja’iyya, un des quartiers avec la population la plus dense de la bande de Gaza. Assis dans une chaise en plastique, il tenait ses deux fils sur ses genoux devant la maison qu’il partage avec ses oncles et leurs familles. « Je ne vous cache pas que le futur paraît sombre… J’ai 32 ans et je me soucie tout le temps pour l’avenir de ces enfants. » Ahmed était propriétaire d’un magasin d’articles ménagers, une entreprise familiale. Ils importaient des produits de l’Egypte avant 2007, le moment que le siège a commencé à isoler Gaza du monde extérieur. Le magasin a dû fermer en 2014 après avoir été fort endommagé dans les échanges entre Israël et le Hamas. « Si seulement nous pouvions travailler en Israël et en Cisjordanie comme nos pères avant nous, qui y allaient tous les jours, » dit-il. Avec leurs salaires « ils ont construit des maisons et acheté du terrain. » « Pouvoir travailler est une bénédiction. J’aimerais même pouvoir trouver un job fixe à Gaza, mais où ? »

 

Certains métiers considérés à l’abri de la récession sont maintenant durs à maintenir. Yahia Monzer faisait aussi partie de la foule qui pressait devant la Chambre de Commerce le 7 octobre. Avocat de 24 ans, il cherchait un permis comme ouvrier journalier. « J’ai un excellent diplôme mais je n’ai pas travaillé un seul jour depuis deux ans. Si je vivais dans un pays libre, j’aurais un cabinet et des clients mais à Gaza, il y a des milliers de professionnels comme moi sans travail. … J’ai besoin de me marier et avoir une famille, mais comment faire quand je ne peux même pas me payer la nourriture ? … Cette situation est le résultat de l’occupation et le blocus. »

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Palestiniens devant la succursale de la Chambre de Commerce à Deir Al-Balah au milieu de la bande de Gaza, le 7 octobre 2021 (Photo : Ashraf Amra/APA Images)

 

L’économie palestinienne survit grâce à l’aide étrangère. Les secteurs industriels et agricoles employaient un nombre considérable de personnes par le passé mais les emplois ont commencé à disparaître progressivement pendant la pandémie. Avant l’arrivée du coronavirus, la plupart des familles dépendaient déjà sur l’assistance alimentaire. Lorsque la maladie a fermé les frontières, plus de 230'000 Palestiniens de Gaza ont perdu leur travail en Cisjordanie et à Gaza. Encore 34'000 ouvriers qui travaillaient tous les jours en Israël ou dans les colonies israéliennes sont aussi devenu chômeurs.

 

À Gaza, un salaire journalier revient en moyen à environ 18 $. En Cisjordanie, il est à 37 $ et en Israël et les colonies, à 78 $, selon l’Agence des Nations Unies pour le commerce et le développement, UNCTAD. Pendant la pandémie, le chômage en Cisjordanie était d’environ 18,2 % en novembre 2020, à comparer avec 50% à Gaza. Le calcul n’était pas clair : même avec la fermeture, des Palestiniens de la Cisjordanie continuaient à travailler en Israël pendant la majeure partie de la pandémie, ce qui servait à « masquer » le vrai état de l’économie palestinienne.

 

Selon UNCTAD, « sans le travail en Israël et les colonies, » le taux de chômage en Cisjordanie « aurait été … beaucoup plus proche des niveaux extrêmes de Gaza. »

 

Mise à jour le 1 novembre 2021

 

Tareq S. Dajjaj est le correspondant de Mondoweiss à Gaza et membre de l‘Union des écrivains palestiniens. Il a étudié la littérature anglais à l’Université Al-Azhar à Gaza et a commencé sa carrière de journaliste en 2015 en travaillant comme journaliste et traducteur pour le journal local Donia al-Watan. Il a travaillé pour Elbadi, le Middle East Eye et Al Monitor. »

 

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