Des eaux périlleuses

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Un article récent sur les déboires qui continuent pour les pêcheurs de Gaza donne à penser à une chanson de Georges Moustaki : « En Méditerranée. Il y a des oliviers qui meurent sous les bombes. … des peuples oubliés que la guerre moissonne. » Les paroles de cette chanson hantent la traduction qui suit de l’article en anglais sur l‘Electronic Intifada, faite par mes soins. Ce n’est de loin pas la première fois que ce sujet soit évoqué ici. Toujours est-il que la vie des pêcheurs à Gaza au bord de la Méditerranée est une vraie gageure.

 

 

« Le danger pour les pêcheurs gazaouis est en augmentation

 

par Ahmed Al-Sammak, L’Electronic Intifada, 12 janvier 2022

 

Beirut al-Aqraa était à deux miles nautiques du côte gazaoui le 24 décembre quand son bateau a commencé à couler. Il a tout de suite commencé à revenir au port, mais à quelques centaines de mètres du rivage, le bateau était submergé. Beirut et deux de ses ouvriers ont pu se sauver en nageant. Mais trois de ses frères ont dû être secourus et hospitalisés. … Son frère Nayef témoigne : « Un moment de plus dans la mer, je serais mort. Chaque jour depuis, je suis pris de vomissements. J’ai peur de la mer. Je n’y irai plus jamais. Plutôt être au chômage que de sortir sur un bateau de Beirut à nouveau. »

 

L’attaque sur Gaza en mai 2021 a endommagé plusieurs bateaux appartenant à Beirut, amarrés au port à Deir-al-Balah, au milieu de la bande de Gaza, qui a été bombardée par l’armée israélienne. Un des bateaux était complètement détruit. Selon les autorités de Gaza, Beirut a souffert une perte d’environ 25'000 $. Lui estime que le montant revient plutôt à 30'000 $.

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Beirut al-Aqraa montre les dommages causés à un de ses bateaux (photo Ahmed Al-Sammak)

Le bateau qui a coulé le 24 décembre se nommait « Amal », ce qui veut dire « espoir » en arabe. Pour réparer le bateau, il fallait 3 kilos de fibre de verre, trop cher pour Beirut, qui a utilisé du mastic. Il a continué d’aller à la pêche avec Amal depuis l’attaque en mai. Mais le 24 décembre, c’était clair que la réparation qu’il avait bricolée était inadéquate.

 

Propriétaire de quatre bateaux avant le mois de mai, Beirut était surnommé « Le roi des pêcheurs ». Il comptait sur un revenu mensuel d’environ 1'300 $ comparé aux 300 $ qu’il gagne maintenant. « Et personne ne m’a versé une compensation pour mes pertes, » dit-il.

 

Des attaques directes israéliennes sur les pêcheurs palestiniens sont bien documentées. La marine israélienne a tiré sur des bateaux de pêcheurs de Gaza dans 73 incidents rapportés par des moniteurs de droits humains entre les mois d’octobre et de décembre 2021. Et le premier jour de l’an, il y a eu deux tirs séparés sur des bateaux.

Khader al-Saidi a souffert de tirs israéliens à plusieurs occasions. En 2017, il a été arrêté et emprisonné pendant presque un an. Son crime : avoir traversé la frontière limitée pour la pêche, une limite souvent arbitraire. Puis, en février 2019, le bateau de Khader et son cousin a subi des tirs de la marine israélienne. Ils ont essayé de se sauver en vain ; le cousin a pu se protéger. On a tiré 30 balles en caoutchouc en direction de Khader qui, après avoir été frappé dans les deux yeux, s’est évanoui. Dit Khader : « Je me suis réveillé quatre jours plus tard dans un hôpital israélien à Ashdod. On parlait l’hébreu autour de moi, alors j’ai demandé où j’étais sans recevoir une réponse. » Ensuite, un médecin qui parlait arabe lui a annoncé qu’il avait perdu la vision à l’œil droit et que son œil gauche serait guéri dans une semaine. En grande souffrance, les mains et ses pieds menottés, Khader s’est trouvé abandonné par des soldats au checkpoint d’Erez qui sépare Gaza et Israël. Un homme est venu à son aide et l’a amené à la police, qui a appelé une ambulance. Examiné par les médecins à Gaza, Khader a appris qu’il était aveugle des deux yeux. Aujourd’hui, il ne quitte son domicile que rarement. « Je ne veux parler avec personne. » dit-il. Il n’a reçu aucune allocation pour invalidité de l’Autorité palestinienne. « Avant, » dit-il, « j’étais le gagne-pain pour les neuf personnes de ma famille étendue. Maintenant, je dépends de personnes généreuses pour un peu d’argent. Israël a fait de moi un mendiant. »

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Khader al-Saidi avec quelques-uns des balles en acier recouvertes de caoutchouc, qu’on a tiré sur lui depuis un bateau de la marine israélienne (photo Ahmed Al-Sammak )

 

Les tirs sur les bateaux de pêche ne sont pas la seule menace qui pèse sur les pêcheurs de Gaza. Le siège sur la bande de Gaza a contribué à une chute générale du niveau de vie, particulièrement chez les pêcheurs. Beaucoup d’entre eux ne peuvent plus payer les réparations de leurs bateaux. Il y a une pénurie de pièces de rechange due aux restrictions israéliennes sur leur importation. Quand il y en a, leur prix augmente. Selon un réparateur expérimenté, le prix d’un nouveau moteur pour un bateau de moyenne taille est plus de 11'000 $ - le double qu’il y a 10 ans.

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Trois des enfants de Muhammad Musleh (photo Ahmed Al-Sammak)

 

Sortir en mer dans un bateau mal réparé peut être mortel, comme ce fût le cas de Muhammad Musleh. À l’âge de 40 ans, Muhammad s’est noyé en septembre lorsque le bateau où il travaillait a coulé. Son moteur est tombé en panne. Son frère Alaa explique qu’ils savaient que le bateau était en mauvais état, mais ils en avaient besoin et n’avaient pas les moyens de le réparer. … « Je sais que c’était une erreur de partir en mer avec ce bateau, » dit Alaa. « Mais nous n’avions pas le choix. Je suis père des quatre enfants. Mon frère Fayez a trois enfants et Muhammad en avait aussi quatre. Qui d’autre va parer aux besoins de nos enfants ?

Ahmed Al-Sammak est un journaliste basé à Gaza »    

 

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