Un docteur sans baguette magique

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Après trois semaines d’internat au sein du plus grand hôpital de la ville de Gaza, un docteur témoigne des problèmes de patients en grande détresse. Frappée par la fréquence et la sévérité des situations rencontrées professionnellement, elle était amenée à explorer les racines de la détérioration récente dans la santé mentale en général de la population gazaouie. Elle a documenté sa recherche soigneusement. Son analyse, hautement informatif, mérite la résume que je livre ici. La version originale en anglais se trouve sur le site du Mondoweiss, fondé en 2006 par le journaliste américain Philip Weiss.

« À l’intérieur de la crise de santé mentale qui se profile à Gaza

par Sewar Elejla, Mondoweiss, 6 octobre 2022

Une amie me demande des conseils pour son fils de 5 ans :  « Chaque fois qu’il entend le bruit de quelque chose qui tombe, il a peur. » Elle s’attend à ce que moi, en tant que médecin, j’ai un formule magique pour l’aider. J’essaies de l’humour : « Ne t’en fais pas, mes petits frères ont la même réaction. Et moi, aussi ! » On rigole ensemble sur la panique qui nous saisit parfois au bruit d’une porte qui se ferme trop fort ou d’un pneu qui s’éclate.

Mais le traumatisme n’a rien de drôle.

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Une femme palestinienne regarde à travers un morceau de tissu lors de son arrivée à l’hôpital al-Shifa à Gaza à la suite de bombardements israéliens massifs sur la ville de Gaza, le 27 juillet 2014 (Ezz Zanoun / APA images)

Il y a plus d’un mois depuis la dernière attaque israélienne sur Gaza, dans laquelle 49 personnes, y compris 17 enfants, ont péri. Beaucoup de survivants doivent faire face aux répercussions physiques et psychologiques de l’assaut pour le restant de leurs vies. Pour le moment, il n’y a plus de frappes aériennes, mais leurs effets se font toujours ressentir dans le bilan lourd qui annonce une crise de santé mentale.

Il est possible que certains Gazaouis pourraient – j’insiste sur le mot : pourraient – s’habituer à perdre leur maisons, lutter pour trouver de l’eau potable et de la nourriture et résister au découragement qui vient de 15 ans de siège. Mais il y a une chose à laquelle qu’ils ne peuvent pas s’habituer : la perte de leurs êtres chers. Il leur est insupportable de voir leurs enfants tués en une seconde ou souffrir des blessures, des invalidités permanentes ou des traumatismes récurrentes.

Depuis la Deuxième Intifada en 2000, l’armée israélienne a tué au moins 2'200 enfants palestiniens [depuis septembre 2000, 2'240 enfants selon Defence Enfants International de Genève, ndlt], dont 83 tués ces deux dernières années dans la bande de Gaza. Selon UNICEF, pendant la guerre en mai 2014, 444 enfants ont été blessés et 30'000 déplacés. Ces attaques ont laissé plus de 1'500 nouveaux orphelins.

La guerre agit comme un couteau tordu dans une plaie
Plus de 2,1 millions de Gazaouis vivent dans un territoire très densement peuplé. … Ils manquent de la nourriture en subissant des crises d’énergie incessantes et une pénurie d’eau, dont 90% est impropre à la consommation. Le résultat est dévastateur pour les systèmes de santé, d’assainissement et d’éducation.

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Des enfants pauvres dans le quartier de Shujaiya reçoivent un repas lors du premier jour du Ramadan, le 2 avril 2022 (Ashraf Amra / APA images )

Les Palestiniens de Gaza travaillent inlassablement pour subvenir aux besoins de leur famille. Le travail manque et les salaires sont basses. Certains jeunes de 30 ans ne peuvent pas se permettre de se marier, quémandant de l’argent de poche de leurs parents, humiliés de cette dépendance prolongée. Les hommes ne peuvent pas parvenir aux besoins de leur famille. Ils sont vite frustrés, ce qui contribue à la violence domestique. … S’ensuivent toute sorte de problème sociétale : des enfants qui mouillent leur lit, le harcèlement entre enfants, le divorce, le chômage, l’exode des cerveaux et le désillusionnement qui peut mener au suicide. …

L’augmentation dans des morts par suicide

Je viens de terminer un stage comme interne dans l’unité de soins intensifs (USI) à l’Hôpital al-Shifa, le plus grand hôpital de Gaza. En seulement trois semaines, j’ai rencontré sept cas de tentatives de suicide.

Les cas qui arrivaient à l’USI étaient graves : cinq concernaient de jeunes mâles entre 20 et 25 ans, deux concernaient des femmes. Nous en avons perdu certains et « sauvé » d’autres, quoique les séquelles importantes de leurs tentatives - brûlures ou effets de drogues - ajouteront à leurs souffrances. Et certains essayeront à nouveau. Toutes ces tentatives avaient un même fil conducteur : un père qui ne pouvait pas payer les frais scolaires de ses enfants, une mère qui a perdu son mari dans une attaque … et un jeune toxicomane, mort d’un overdose. Il y a tellement d’histoires similaires d’individus qui vivent dépourvus d’espoir, sans entrevoir un autre moyen de s’échapper de leur enfer.

Le suicide est stigmatisé à Gaza, il laisse une cicatrice permanente sur toute la famille. Souvent, la famille n’y est pour rien – personne ne soupçonne qu’un de leurs membres songe au suicide. Selon les statistiques officiels, 38% des jeunes y ont pensé au moins une fois. On a signalé 24,58 % de pensées au suicide et 25,28 % tentatives parmi les adolescents. Ce genre d’information sensible n’est pas toujours disponible, étant donné la honte y attachée et le risque d’enquêtes invasives de la police : En vertu du droit palestinien, une tentative de suicide constitue un crime. La police procède à une investigation pour chaque cas en interrogeant la famille, surtout pour s’assurer que le suicide ou la tentative n’est pas un cas de homicide, surtout s’il s’agit d’une jeune femme.

Jusqu’à quand la résilience peut-elle durer ?

Souvent, on dit des Palestiniens qu’ils sont résilients, c’est-à-dire qu’ils arrivent à se débrouiller et font preuve de créativité. Pour eux, la guerre est une simple routine. Ceci n’est plus le cas. Leur « résilience » de fer a été si fréquemment éprouvée qu’elle se décompose. … Les Gazaouis évitent habituellement d’évoquer leurs vécus dans les différentes attaques. Cela ramène des souvenirs des horreurs et de pertes de vie, des scènes de la destruction de leurs maisons et la mort des proches. Ils ne parlent pas non plus de leur lutte quotidienne. En conséquence, ils oublient qu’ils ne sont pas seuls. Pour tout le monde, c’est le même phénomène – ça ne sert à rien de se plaindre ou de demander de la compassion. Les choses s’accumulent et finissent par exploser.

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Manifestation devant les bureaux d’UNRWA à la ville de Gaza par rapport aux maisons détruites en 2014 toujours pas reconstruites, le 5 septembre 2002 (Ashraf Amra / APA images)

Et le bruit menaçant des drones israéliens au ciel ajoutent du sel dans la plaie, un vrai tourment pour les Gazaouis jour et nuit, les ralentissant dans leur fonctionnement, puisqu’ils envisagent continuellement la possibilité d’une frappe aérienne.

Les enfants de Gaza sont la génération endommagée

Tout le monde à Gaza – tout le monde – affronte un sentiment excessif de tension et d’anxiété. Selon Médecins sans frontières, 40% des jeunes souffrent des troubles de l’humeur ; 60% -70% du stress post-traumatique (SSPT) et 90% d’autres formes de troubles liées au stress. Les enfants constituent 47.3% de la population de Gaza. Cela veut dire qu’environ un millier d’enfants sont piégés dans une réalité douloureuse et un futur impossible à prédire …

Save the Children [rapport publié mi-juin 2022 ndlt] a trouvé que, depuis 2018, 4 enfants sur 5 manifestent des symptômes de dépression, de tristesse ou de peur. Le nombre de suicides sont en augmentation. Les enfants paient le prix du misère à Gaza. Leurs problèmes se manifestent dans des comportements soit de l’hyperactivité ou de l’agressivité, soit dans la dépression ou le renfermement sur soi ou encore la fréquence de faire pipi au lit. Suite aux conflits récents, les enfants sont désespérés à cause de toutes sortes de pertes : l’amputation d’un bras ou d’une jambe, la disparition de l’ouïe,  la mort d’un)e) proche ou d’un(e) camarade. Ils sont perpétuellement inquiets et ils doivent recommencer à vivre avec de nouveaux besoins sans guidance particulier. Souvent, ils subissent des moqueries et le rejet de leurs paires. …

Gaza manque une infrastructure de base pour développer le soins en santé mentale, mais également une prise de conscience de combien un tel système serait bénéfique. La crise dans la santé mentale a des racines politiques dans l’occupation israélienne. Il faut que cela prenne fin. … Nous avons besoin d’investir dans des services sociaux et de les intégrer dans les écoles et les centres de premiers soins pour développer le dépistage et le traitement des troubles mentaux et d’éduquer la population. Mais cela ne peut pas se faire pendant qu’Israël continue ses agressions implacables.

En tant que médecin, je ne me trouve incapable de conseiller des parents traumatisés qui luttent avec les problèmes de leurs enfants. Nous n’avons pas de baguette magique pour les résoudre – en partie parce que ces problèmes sont de l’ordre politique – mais aussi en partie parce que nous sommes nous-mêmes traumatisés. »

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